Retour en chambre noire : un pèlerinage
La chambre noire du Club 3e Oeil.
Quarante ans après le laboratoire, je reprends le chemin
Il y a des décisions qu'on ne prend pas vraiment. Elles se présentent, on les reconnaît, et on dit oui.
Le Club 3e Œil, sur le Plateau-Mont-Royal, offre occasionnellement un cours sur les bases de la photographie argentique. Les places sont limitées et les sessions ne se répètent pas à intervalle régulier. J'ai vu l'annonce. J'ai dit oui.
Ce n'était pas planifié et ce n'était certainement pas coordonné avec le lancement de lucelenta.art. La coïncidence est réelle, et je n'ai aucun intérêt à la romancer en quelque chose de plus élaboré. Les deux choses se sont produites en même temps, c'est tout.
La caméra du pèlerinage
Elle est arrivée dans une boîte expédiée du Japon. Achetée sur eBay auprès d'un marchand japonais, une Canon P avec son objectif Canon 50 mm f/1.4 en parfait état visuel et mécanique, comme si le temps avait décidé de l'épargner.
Cet objectif circule dans les communautés de photographes sous le surnom de « Summilux japonais ». Le surnom est flatteur, mais il contient une petite ironie que peu de gens relèvent : le Canon 50 mm f/1.4 a été lancé en 1957, soit deux ans avant que Leica ne présente le premier Summilux en 1959. C'est l'original qu'on a fini par nommer d'après ce qui lui a succédé. Je trouve ça amusant.
Ce qui l'est moins, c'est que j'ignore encore si cette caméra fait de belles photos. J'ai exposé deux rouleaux depuis que je l'ai reçue et aucun n'a encore été développé. Le premier le sera pendant mon cours au Club 3e Œil, ce qui donnera à cette première séance en chambre noire une dimension légèrement suspendue que je n'avais pas anticipée.
Il y a aussi ceci : la Canon P est un télémètre et le 50 mm n'est pas ma focale habituelle. La mise au point par couplage de télémètre plutôt que par visée reflex, c'est une autre façon de voir et d'hésiter. Je ne suis pas certain de la maîtriser complètement. Ce sentiment d'incertitude fait, lui aussi, partie du pèlerinage.
La Canon P : un télémètre entièrement mécanique et son objectif lumineux.
Ce qui m'a attiré
Ce n'est pas la nostalgie.
J'ai eu mes vingt ans avec une cuve de développement dans les mains et une minuterie sur le comptoir. C'était il y a quarante ans. Je n'ai aucune envie de les rejouer, et encore moins de prétendre que tout était mieux à l'époque, parce que ce n'est pas vrai.
Ce qui m'a attiré, c'est la lenteur du processus. Une pellicule de trente-six poses qu'on développe soi-même. Un tirage sur papier photo qu'on surveille apparaître dans le bac de révélateur. Des gestes précis, des détails qui comptent, et un résultat qu'on ne voit pas avant d'avoir fait le travail.
Tout le contraire de la diffusion effrénée de contenu qui définit les réseaux sociaux aujourd'hui. Des dizaines d'images produites et publiées par jour, consommées en une fraction de seconde, aussitôt oubliées. Je ne dis pas ça avec mépris. Je constate simplement que je me sens plus à l'aise de l'autre côté de cette frontière, là où les choses se font lentement et où les détails ont de l'importance.
C'est la même disposition qui m'a mené à la photographie lente et au SOOC. Pas un refus du progrès, mais une préférence pour ce qui exige de l'attention.
Un pèlerinage, pas un retour
Je tiens à être honnête sur ce que cette démarche est, et sur ce qu'elle n'est pas.
Je ne retourne pas à l'argentique. Je ne prévois pas me remettre à tirer des portraits dans une chambre noire tous les samedis matins. Ce n'est pas une reconversion et ce n'est pas non plus un rejet du numérique. Mon X100VI restera ma caméra principale et mes recettes JPEG resteront ma façon de travailler.
Ce que je fais, c'est un pèlerinage. On va en pèlerinage pour se reconnecter à quelque chose d'essentiel, sans intention d'y rester, mais pour revenir différemment. On fait le chemin, on retrouve ce qu'on avait laissé, et on repart avec quelque chose qu'on ne savait pas qu'on cherchait.
Ce que j'espère retrouver dans cette chambre noire du Plateau, c'est une certaine conscience du geste. Le geste photographique d'avant l'automatisme, celui qui précède le déclenchement, qui choisit la lumière avant de la capturer, et qui sait qu'il n'y a pas de correction possible après coup. C'est une discipline que le numérique rend facultative. L'argentique la rend obligatoire.
Ce qui attend et ce qui a commencé
Le Club 3e Œil compte environ cent cinquante membres. Il dispose d'une chambre noire, d'une chambre blanche, et du matériel nécessaire pour procéder à des impressions. Le cours auquel je participe s'étend sur huit séances de trois heures : une introduction aux équipements, deux séances consacrées au développement des pellicules, quatre au tirage sur papier photo, et une dernière sur les techniques avancées. Nous sommes six à le suivre.
Le cours a déjà commencé. Je ne sais pas encore ce que ces vingt-quatre heures en chambre noire vont m'apprendre — probablement des choses techniques que j'avais oubliées, et peut-être des choses sur ma façon de voir que je n'aurais pas pu apprendre autrement.
Ce sera l'objet d'un prochain billet.
— Louis-Martin