Ce que l'argentique impose

Mon Canon P chargé avec une pellicule Delta 3200 (Recette de film : CW - Mono Simple)

Sept limitations qui réapprennent à voir

Il y a quelques semaines, je me retrouve sur un trottoir ensoleillé avec la Canon P en main. La lumière est forte, presque dure. Je voudrais ouvrir à f/1.4 pour isoler mon sujet dans un fond flou, mais la vitesse maximale de l'obturateur est de 1/1000 de seconde. Pas question d'ouvrir autant par plein soleil : la pellicule sera surexposée. Je ferme à f/8 et je recompose.

Avec mon X100vi, j'aurais simplement activé le filtre ND intégré. Le problème aurait disparu en une seconde.

Ici, il n'y a pas de filtre. Pas d'ajustement. Il faut décider autrement.

C'est ce que l'argentique fait, et c'est ce que le numérique nous a souvent fait oublier : la contrainte n'est pas un obstacle à contourner. C'est une école.

L'ISO gravé dans la pellicule

Avec une caméra numérique comme le X100vi, l'ISO se règle image par image. La lumière baisse, on monte l'ISO. La scène change, on s'adapte. Ce réglage est si rapide et si discret qu'on finit par ne plus y penser.

En argentique, l'ISO est celui de la pellicule que vous avez chargée avant de partir, et il le restera jusqu'à la dernière pose. Si vous avez choisi un ISO 400 pour les intérieurs et que vous vous retrouvez en plein soleil, vous composez avec cet ISO 400. Si vous avez choisi un ISO 100 pour la lumière du jour et que le ciel se couvre, vous composez avec cet ISO 100.

Il n'y a pas de plan B. Il n'y a que la pellicule dans la caméra et la lumière devant vous.

Cette contrainte force une décision en amont : quel type de lumière est-ce que j'anticipe pour cette sortie ? Elle pousse à lire l'environnement avant de sortir, plutôt qu'à réagir en temps réel depuis le menu d'un appareil.

La profondeur de champ à grande ouverture

Le Canon 50 mm f/1.4 est un objectif qui peut produire un flou d'arrière-plan saisissant. Mais à f/1.4, la zone de netteté est si mince qu'une erreur de quelques centimètres dans l'estimation de la distance suffit à faire rater la mise au point.

Avec un appareil numérique à autofocus, ce type de problème est largement absorbé par la machine. L'objectif fait le calcul, la caméra confirme. Sur le X100vi, la détection de sujet et de visage rend la mise au point à grande ouverture presque transparente.

Sur la Canon P, la mise au point se fait à la main par couplage de télémètre : on superpose deux images dans le viseur jusqu'à ce qu'elles coïncident. C'est précis quand on a l'habitude, mais cela prend du temps, et à f/1.4, le moindre mouvement du sujet entre le moment où l'on fait la mise au point et celui où l'on déclenche peut suffire à déplacer la netteté.

On apprend à anticiper. On apprend à travailler à des ouvertures plus raisonnables. On apprend à ne pas tout miser sur le bokeh.

La vitesse maximale à 1/1000 de seconde

La plupart des caméras numériques modernes peuvent dépasser 1/4000, voire 1/8000 de seconde. Le X100vi dispose en plus d'un obturateur électronique qui permet d'atteindre 1/32000 de seconde. Ces vitesses élevées permettent d'ouvrir à pleine ouverture même en pleine lumière, sans surexposer.

La Canon P s'arrête à 1/1000 de seconde. Ce n'est pas peu, mais c'est insuffisant pour photographier à f/1.4 sous un soleil de midi avec une pellicule ISO 400.

On réapprend donc à raisonner en triangle : ISO, ouverture et vitesse sont trois variables liées, et on ne peut ajuster aucune des deux premières en cours de route. Vous travaillez avec ce que vous avez chargé avant de partir et ce que la lumière impose maintenant.

C'est une arithmétique simple, et pourtant, c'est une arithmétique qu'on avait désappris.

La rigole du trait-carré et des eaux printanières (Photo prise avec un Canon P sur pellicule Flic Street Savvy 400)

Le posemètre

Avec une caméra numérique, la mesure de la lumière est intégrée et automatique. Le X100vi affiche en temps réel l'exposition dans le viseur électronique, avec un histogramme qui permet de confirmer le résultat avant même de déclencher.

La Canon P n'a pas de cellule exposimétrique intégrée. Il faut mesurer la lumière séparément, avant chaque prise ou à chaque changement de condition lumineuse. Dans mon cas, c'est une application sur iPhone.

La séquence devient donc : sortir le téléphone, ouvrir l'application, pointer vers la scène, lire les valeurs recommandées, ranger le téléphone, régler l'ouverture et la vitesse sur la caméra, composer et déclencher.

C'est plus lent. Ce n'est pas une critique : c'est une description. Cette lenteur fait partie intégrante du processus argentique : elle oblige à s'arrêter, à mesurer plutôt qu'à supposer, et à prendre une décision éclairée avant d'agir. Elle ralentit le geste au même titre que toutes les autres contraintes de ce type de caméra.

La mise au point au télémètre

Un appareil reflex ou un hybride moderne vous laisse voir exactement ce que l'objectif verra, souvent avec une assistance de mise au point visuelle ou automatique. Sur un appareil à visée télémétrique comme la Canon P, le viseur est optique et séparé de l'axe de l'objectif. On ne voit pas à travers le 50 mm. On voit à côté.

La mise au point se fait par couplage mécanique : un second cadre dans le viseur se superpose à l'image principale, et c'est leur alignement qui indique la netteté. La technique est précise une fois maîtrisée, mais elle suppose une attention soutenue et une certaine confiance dans le geste.

Elle suppose aussi d'accepter une forme d'incertitude. Sur le X100vi, la mise au point est confirmée visuellement et instantanément. Sur la Canon P, on déclenche avec l'espoir d'avoir bien lu la distance, et on ne le saura qu'au développement.

Ce délai entre l'acte et la confirmation transforme chaque déclenchement en pari raisonné.

Beth prête à jouer. (Photo prise avec un Canon P sur pellicule Ilford HP5+)

Le capuchon d'objectif

Il y a une erreur que tout le monde commet avec un télémètre, au moins une fois : déclencher avec le capuchon d'objectif en place.

Avec un reflex ou un hybride moderne, cette erreur est pratiquement impossible. Le viseur montre ce que l'objectif voit, et un capuchon opaque rend le cadre noir. L'erreur se signale d'elle-même avant même qu'on déclenche.

Sur la Canon P, le viseur est optique et séparé de l'axe de l'objectif. On voit la scène clairement, on compose, on déclenche. Le capuchon, lui, est invisible depuis le viseur. La pose est perdue.

On a beau savoir que cette erreur existe, on la fait quand même, parce que le nombre de détails à gérer avant de peser sur le déclencheur est suffisant pour laisser celui-là glisser entre les mailles. L'ISO, l'ouverture, la vitesse, la mesure de la lumière, la mise au point, la composition : autant de vérifications à faire dans l'ordre, avant chaque prise. C'est moins une erreur de débutant qu'une démonstration honnête de la charge que représente la photographie argentique.

Composer avec un 50 mm et un viseur 1:1

Le viseur de la Canon P est à grossissement 1:1 : ce que vous voyez correspond à peu près à ce que vos yeux nus verraient depuis la même position. Le cadre de 50 mm est indiqué par des repères lumineux à l'intérieur du viseur, mais le reste de la scène — ce qui est hors cadre — reste visible.

C'est une façon de voir différente. On ne regarde pas dans un tunnel. On regarde le monde, et on décide de ce qu'on en retient.

Le 50 mm, par ailleurs, n'est pas une focale intuitive pour tout le monde. Il ne comprime pas comme un téléobjectif et n'élargit pas comme un grand-angle. Il rend les choses à peu près telles qu'elles sont. Ce qu'on en fait dépend entièrement de là où on se place.

Avec le X100vi et son équivalent 35 mm, j'avais pris l'habitude d'un certain angle de vue. Le passage au 50 mm de la Canon P force un repositionnement physique constant : s'approcher pour remplir le cadre, reculer pour inclure le contexte, chercher l'angle que le 35 mm aurait simplement absorbé.

Les jambes remplacent le zoom. La position dans l'espace remplace le réglage.

Les couleurs désaturées du printemps (Photo prise avec un Canon P sur pellicule Flic Street Savvy 400)

Ce que la contrainte enseigne

Ce n'est pas que la caméra argentique soit meilleure que le numérique. Elle ne l'est pas, et je ne défendrais pas cette position.

Ce qu'elle fait, c'est retirer les filets. L'ISO fixe, la vitesse plafonnée, la mise au point manuelle et le viseur découplé obligent à décider avant de déclencher, à lire la lumière plutôt qu'à la corriger, et à accepter que chaque pose soit, dans une certaine mesure, irréversible.

Le X100vi me donne la liberté de m'ajuster en temps réel. La Canon P me donne la discipline de ne pas avoir besoin de le faire.

Ces deux façons de travailler ne s'opposent pas. Elles se complètent, et peut-être que l'une apprend quelque chose à l'autre.

— Louis-Martin

Previous
Previous

What film demands

Next
Next

Travelling with the X100vi: my reference camera, and why it will stay that way