Le rouge avant le blanc

NS – Grès de Böttger et six cents photos sans autofocus

Dresde, Gemäldegalerie Alte Meister, octobre 2026

Personne ne s'impatiente

À Montréal, Beth ne tenait pas en place. À Dresde, celui que je photographie ne bougera plus jamais.

Dans la pénombre de la Gemäldegalerie, Saint Jérôme, peint par le Corrège, appuie la joue contre sa main et regarde le crâne qu'il tient de l'autre, sur un drapé rouge. Je lève le X100vi, l'œil au viseur optique. Je tourne à peine la bague, et dans la petite fenêtre du coin, le contour du crâne s'allume en rouge.

Pas de flash, pas d'autofocus. Personne ne s'impatiente, ni lui ni moi.

Le loin et le près

Au loin, la bague ne bouge presque pas. Sur la terrasse de Brühl, l'Elbe s'étendait derrière les tilleuls, et la mise au point se résumait à vérifier qu'elle était bien restée à l'infini. C'était le cas de la plupart de mes photos.

Dresde, terrasse de Brühl, octobre 2026

De près, la bague redevient un geste. Sur une toile, sur un seul plan, la netteté tombe exactement là où la main l'a posée. J'en suis venu à croire qu'elle y tombe plus sûrement qu'avec l'autofocus. C'est une impression, pas une mesure, mais le piqué ne m'a jamais démenti.

Et parfois, c'est la main qui choisit. À Pillnitz, entre le feuillage et le pavillon, il fallait décider de ce qui serait net. Je n'ai pas laissé la caméra décider à ma place.

Pillnitz, pavillon d'une propriété privée près du château, octobre 2026

Quand la surbrillance s'efface

La surbrillance a pourtant une limite. Quand la lumière baisse vraiment, le rouge des contours se fait timide. Il apparaît par endroits, puis disparaît, et il faut le deviner plus que le lire.

À Weimar, dans le hall du musée du Bauhaus, je me suis donc fié à l'image elle-même. Dans la petite fenêtre du coin, je regardais les lettres se resserrer et les bords se durcir, comme on regardait autrefois le verre dépoli d'un reflex. La surbrillance indique, l'image confirme. Quand l'une se tait, l'autre suffit.

Weimar, musée du Bauhaus, octobre 2026

Le pouce immobile

La semaine dernière, j'écrivais que l'autofocus était resté sous mon pouce. Il y est resté jusqu'au bout. Même dans les rues de Leipzig, où les gens bougent, parlent et passent, la bague a suffi. Le plus souvent, elle était déjà dans la bonne zone avant que la scène n'arrive.

Leipzig, terrasse de Fix Coffee, octobre 2026

Sur plus de six cents photos, deux à peine ont manqué leur netteté. Le chiffre compte moins que ce qu'il a changé : je ne doutais plus. Et sans le doute, photographier est devenu nettement plus agréable. Le geste ralentit, mais il ne pèse pas.

Un mur rouge à Calpe

Il est temps de tenir la promesse de la semaine dernière. La recette de toutes ces photos est née loin d'ici, devant un mur rouge.

La Muralla Roja, à Calpe, est un ensemble rouge et rose de Ricardo Bofill, posé face à la Méditerranée. Je l'ai découverte dans l'article d'une photographe italienne sur Fuji X Passion. Ses photos m'ont donné envie d'en retrouver le rendu par une recette, et je le lui ai écrit.

J'ai d'abord cru reconnaître Classic Neg. La photographe m'a détrompé : elle développait ses RAF dans Lightroom et n'utilisait aucune simulation de film. J'ai donc pris la plus neutre de toutes, Provia, et je l'ai poussée vers ses rouges.

Ironie de l'histoire, Virginia voit du Reala Ace dans le rendu de cette recette pourtant élaborée à partir de Provia. Une recette née d'une retouche, qui fait penser à une autre simulation que la sienne : on ne pouvait pas mieux montrer qu'une recette ne copie jamais tout à fait ce qu'elle regarde.

À Dresde, un autre mur rouge l'attendait.

Dresde, Kulturpalast, fresque « Der Weg der roten Fahne », octobre 2026

Le rouge avant le blanc

Sur le Fürstenzug, à Dresde, vingt-trois mille carreaux de porcelaine de Meissen font défiler les princes de Saxe. Le jour de mon passage, on restaurait ce blanc. Il a une histoire, et elle commence par un rouge.

Dresde, restauration du Fürstenzug, octobre 2026

Au début du dix-huitième siècle, un jeune alchimiste, Johann Friedrich Böttger, prétendait savoir fabriquer de l'or. Auguste le Fort, prince-électeur de Saxe, le fit enfermer à Dresde pour qu'il tienne parole. Faute d'or, il trouva autre chose. En 1707, il cuisit des terres rouges des environs et en tira un grès très dur, d'un rouge brique qui prend au polissage un éclat presque métallique. Deux ans plus tard, il découvrait le secret de la porcelaine blanche, le premier en Europe.

Le rouge, donc, avant le blanc.

Böttger est né en Thuringe, il a grandi à Magdebourg et il a fait sa découverte en Saxe : les trois Länder de mon voyage. Ma recette, elle, n'avait jamais vu la Méditerranée. J'avais établi, avec NS - Bleu de faïence, qu'un nom appartient à ce qu'une recette est devenue, pas forcément à ce qui l'a inspirée. Elle ne s'appellera donc pas Calpe, mais NS – Grès de Böttger.

Sous un ciel de l'Est

Restait à voir ce que la recette ferait de cette lumière.

À Magdebourg, la Citadelle verte de Hundertwasser n'a de vert que les arbres sur ses toits. Sa façade est rose, coupée de colonnes de céramique et de fenêtres cerclées de bleu. Devant elle, j'ai pensé à Calpe : les mêmes roses, le même bleu, sous un ciel qui n'avait rien de méditerranéen.

Magdebourg, Citadelle verte, octobre 2026

L'automne a fait le reste. Dans le jardin du Kunstmuseum, les feuilles de marronnier couvraient le sol de brun et de rouille, entre l'ombre des arbres et le plein soleil. La recette aime ce clair-obscur.

Magdebourg, jardin du Kunstmuseum (monastère Notre-Dame), octobre 2026

Et quand le ciel se dégageait, son bleu devenait profond, presque d'encre, contre l'aluminium de l'ancien grand magasin Centrum.

Magdebourg, ancien grand magasin Centrum (Centrum Warenhaus), octobre 2026

Najat, qui n'est pas une experte, a regardé ces images sans rien savoir de leurs réglages. Elle a parlé des couleurs, des contrastes et du piqué. C'est le plus beau compliment qu'une recette puisse recevoir : on voit les photos, pas la recette.

Je ne dirai pas qu'elle convient à tout. Mais à la lumière et aux couleurs de l'ancienne RDA, elle convient très bien.

Toujours à côté

À Leipzig, un orage venait de passer. Le parc était encore mouillé, et au loin les façades prenaient le soleil sous un ciel presque noir. J'ai levé le X100vi, la bague à l'infini.

Leipzig, octobre 2026

Six cents photos plus tard, je sais une chose que je ne savais pas en partant. Ce n'est pas la netteté que j'aime dans la mise au point manuelle, c'est le geste : tourner, attendre que le contour s'allume, décider. Je comprends mieux, maintenant, pourquoi certains photographes ne quittent jamais leur télémètre.

Je rentre avec une recette de plus, et une façon de regarder qui n'a pas changé : toujours à côté.

De retour au Québec, je ne l'ai pas changée. À Mystic, la grange Walbridge, rouge et à douze côtés, se dresse sous le même bleu profond qu'à Magdebourg, derrière un mur de brique coiffé de rouge. La recette n'était pas faite que pour l'Allemagne de l'Est. Elle aime l'automne, où qu'il tombe.

Mystic, grange Walbridge, octobre 2026

Voici la recette, en relevé simple :

| Paramètre | Valeur |

| Simulation de film | Provia |

| Plage dynamique | DR200 (ISO automatique, 250 à 1600) |

| Hautes lumières | −1 |

| Ombres | 0 |

| Couleur | +2 |

| Color Chrome Effect | Fort |

| Color Chrome FX Blue | Fort |

| Clarté | 0 |

| Netteté | +2 |

| Réduction du bruit | −2 |

| Effet de grain | Désactivé |

| Balance des blancs | Lumière du jour, R −1, B +1 |

| Correction d'exposition | −1/3 EV à 0 EV |

Testée sans filtre Black Mist, avec un simple filtre UV.

— Louis-Martin Ouellet

Mystic, mur de brique près de la grange Walbridge, octobre 2026


Toutes les photos de ce billet ainsi que celles du précédent billet sont SOOC : réglages NS – Grès de Böttger.

Les treize recettes de ce blog, les sept CW et les six NS, habitent toutes le Cellier des recettes, un espace où elles attendent, simplement, d'être découvertes.

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