NS - Bleu de faïence ou deux métiers pour une seule couleur
Le bleu, relégué au bokeh, reste présent sans jamais envahir.
La couleur avant le nom
À Chefchaouen, la ville bleue du Maroc, mon amie Najat pose dans l'embrasure d'une porte, une main posée sur l'arche de céramique blanche sculptée. La photo existe dans mes fichiers après qu'elle me l'ait envoyée, prise par un membre de sa famille avec son iPhone. C'est elle qui a lancé cette recette.
Najat, attentive à la marche, sans se douter qu'elle posait le pied dans une future recette.
Ce bleu-là est saturé, sans détour, déjà proche de ce qu'on appelle en céramique le bleu de faïence, plus proche du cobalt que du turquoise. Le nom s'est presque imposé de lui-même. J'aurais pu appeler cette recette NS – Chefchaouen, mais je tenais à garder la logique des noms empruntés à la céramique, la même que pour NS – Céladon. Ce qui a demandé du travail, ce n'est pas de trouver le nom, mais de dompter la saturation de ce bleu pour qu'il ne prenne pas toute la place dans l'image, au détriment des tons de chair.
Faïence, comme Céladon : deux mots de céramique, pas des couleurs inventées par la photographie, mais empruntées à un métier plus ancien. Je connais ce métier d'un peu plus près que je ne le pensais. Marco est mon ami depuis plus de quarante ans. Il a rencontré Sylvie, sa conjointe, il y a quinze ans, et je la connais donc depuis tout ce temps. Depuis environ cinq ans, depuis qu'elle s'est mise à la céramique durant la pandémie, des assiettes et des bols qu'elle a façonnés apparaissent dans ma vie sans que j'y pense vraiment.
À la maison, il y a aussi des tasses à cappuccino bleu turquoise, un objet industriel sans rapport avec son travail. Je les remarque davantage depuis quelque temps, comme si la couleur elle-même s'était mise à apparaître partout une fois que je m'étais mis à la voir.
Je n'ai jamais fait le lien avec ma photographie. C'est plutôt l'inverse qui s'est produit : une tasse à Hambourg, une énergie particulière remarquée dans le rendu d'une photo, et le nom NS – Céladon qui s'est imposé sans que j'en mesure pleinement l'importance sur le coup. Ce n'est qu'en préparant NS – Bleu de faïence, en la mettant à côté de NS – Céladon, que j'ai compris ce qui s'était passé. Cinq ans à apercevoir le travail de Sylvie avaient laissé une trace que ma photographie a fini par révéler, avant même que j'en parle avec elle.
Sylvie, en pleine conversation, les mêmes mains qui façonnent la céramique.
Deuxième entrée dans l'espace Nothing Selected
NS – Bleu de faïence est la deuxième recette de la famille NS. Si vous ne connaissez pas cet espace ni la logique qui l'a fait naître, j'en parle dans le billet consacré à NS – Céladon : sept emplacements personnalisés dans la série CW, sept simulations retenues, et une place laissée libre pour ce que la série ne pouvait pas couvrir.
NS – Céladon avait puisé dans Nostalgic Neg., une simulation absente de CW. NS – Bleu de faïence puise cette fois dans Pro Neg Hi, une variante que CW n'utilise pas non plus. Sa cousine, Pro Neg Std, porte déjà la recette CW – Victor Séguin dans la série close. Pro Neg Hi restait disponible, avec son contraste plus marqué et sa réponse différente aux couleurs saturées, exactement ce qu'il fallait pour ce bleu-là.
Élaborer NS – Bleu de faïence
La recette n'est pas née d'un seul jet. Un premier essai, fondé sur ma compréhension des paramètres, m'a servi de point de départ. Je l'ai ensuite confrontée à mon catalogue de fichiers RAF existants, des photos que je connais déjà bien, pour voir ce qu'elle en ferait. Ce qui en est ressorti était trop bleuté, et les tons de chair viraient au rouge, surtout en intérieur. C'est là qu'une règle s'impose : une recette ne doit jamais dénaturer les tons de chair d'un visage, parce qu'un visage se retrouve sur la grande majorité des photos qu'on prend. Le résultat concret est simple : si les visages sont mal rendus, la recette risque de ne jamais être utilisée, peu importe la beauté du reste. C'était la première contrainte à respecter pour donner corps à l'inspiration de départ.
Le point de départ, un décalage à R –1 / B +5, n'était pas arbitraire. J'avais en tête ce bleu saturé de la porte de Chefchaouen dont je vous ai parlé au début de ce billet, et je cherchais un réglage qui en capture toute l'intensité. Ça fonctionnait, pour cette couleur-là. Mais ce même réglage envahissait tout le reste de l'image : les ombres, les zones neutres, même les tons de chair en tiraient une teinte froide, presque grise, en plus de virer au rouge sous éclairage chaud, faute d'une correction suffisante sur le rouge. Optimiser pour une seule couleur nuisait à toutes les autres.
Le passage à R –3 / B +3 a corrigé les deux problèmes à la fois. Réduire davantage le rouge, de –1 à –3, a fini de retirer la tendance des peaux à rosir. Ramener le bleu de +5 à +3 a retiré cette dominante froide généralisée, tout en gardant assez de bleu pour que la couleur recherchée reste présente, cette fois seulement là où elle devait l'être.
Les verts estivaux du Québec ont demandé un ajustement séparé. Trois versions ont été comparées à partir du même fichier RAF : Couleur à +3, Couleur à +2, et Couleur à +2 avec Color Chrome Effect désactivé. C'est cette dernière combinaison qui a été retenue. Le Color Chrome Effect, même à son réglage le plus faible, ajoutait une densité aux verts qui ne convenait pas à la lumière d'ici.
Ce point touche à quelque chose de plus large que cette seule recette. La plupart des recettes qui circulent en ligne sont conçues pour la lumière du sud des États-Unis, de l'Europe ou de l'Asie. Le Québec a sa propre lumière, et l'été y apporte une abondance de verts qui doit être bien rendue si la recette doit vraiment servir ici. Ces ajustements régionaux ont un coût : une recette optimisée pour la lumière du Québec sera nécessairement moins polyvalente ailleurs. C'est un compromis assumé, pas un oubli.
La Clarté à 0 suit la même logique que pour NS – Céladon. J'utilise presque en permanence un filtre K&F Black Mist 1/8 sur le X100vi, qui introduit déjà une diffusion légère dans les hautes lumières. Descendre la Clarté sous zéro aurait été redondant. Sans ce filtre, je recommande plutôt –2.
Voici les réglages complets :
| Paramètre | Valeur |
| Simulation de film | Pro Neg Hi |
| Plage dynamique | DR400 |
| Effet grain | Faible / Petit |
| Color Chrome Effect | Désactivé |
| Color Chrome FX Blue | Fort |
| Hautes lumières | –2 |
| Ombres | –1 |
| Couleur | +2 |
| Netteté | 0 |
| Clarté | 0 avec filtre Black Mist / –2 sans filtre |
| Réduction du bruit | –4 |
| Balance des blancs | Lumière du jour |
| Décalage BdB | R –3 / B +3 |
| Correction d'exposition | +1/3 à +2/3 EV, ou 0 à +1/3 EV en présence de beaucoup de verdure |
Céline, qui se prête au jeu pendant que je teste une recette dans ma cuisine.
Sous huit lumières différentes
Contrairement à NS – Céladon, née et éprouvée pendant un même voyage, NS – Bleu de faïence a été mise à l'épreuve sur un ensemble de photos choisies pour leurs conditions très différentes : intérieurs à dominante bleue, portraits en lumière de lampe ou de fenêtre, feuillage dense de fin d'été, gros plan sur un verre, bibliothèque chargée de couleurs. Un test moins narratif qu'un voyage, mais tout aussi révélateur.
Les tons de chair étaient la première chose à vérifier, et c'est là que le décalage R –3 / B +3 devait faire ses preuves. Un portrait pris dans une cuisine aux murs bleu profond, un autre en lumière de lampe dans un fauteuil, un troisième, de profil et pensif, dans la lumière d'une fenêtre : trois éclairages différents, et dans les trois cas, la peau reste dans un registre chaud et équilibré. Même dans la cuisine, où le bleu du mur aurait pu tout envahir, le teint du sujet au premier plan tient sa place.
Marco, un instant de réflexion, capté au passage.
Les verts estivaux, le point le plus incertain de l'élaboration, ont été testés sur un sentier forestier photographié un après-midi couvert, dans le nord de l'Allemagne, à Möltenort. Ni le lieu ni le voyage n'ont d'importance ici : c'est une lumière d'après-midi nuageux qu'on retrouve fréquemment au Québec, et des verts qui s'en rapprochent nettement. C'est un test exigeant : beaucoup de vert, dans des registres très différents selon qu'il est en pleine lumière ou dans l'ombre du couvert. Le résultat confirme le choix du Color Chrome Effect désactivé : les verts restent sobres, sans virer au jaune criard dans les zones éclairées ni s'assombrir en une masse indifférenciée dans l'ombre.
Daria et Leonard, Shirin et Giuseppina, au loin, sur un sentier de Möltenort.
Les blancs et les beiges ont été vérifiés dans un tramway, sous un éclairage mixte de fluorescents et de lumière naturelle par la porte. Le chandail beige du sujet reste neutre, sans dominante jaune ni verdâtre, ce qui correspond à l'objectif recherché depuis le départ.
Restait le bleu lui-même, dans ses usages les plus discrets. Un verre de vin blanc en gros plan, avec une bouteille bleue floue en arrière-plan, montre bien ce que la recette fait d'un bleu relégué au bokeh : présent, élégant, mais jamais envahissant. Une bibliothèque chargée de couleurs juxtaposées a servi de test plus général, moins lié aux points sensibles, mais utile pour confirmer que le contraste modéré tient même devant beaucoup de couleurs à la fois.
La bibliothèque de Virginia, où les couleurs ne se disputent jamais la place.
Deux recettes, une même intuition
NS – Bleu de faïence n'est pas née d'un voyage, mais d'un assemblage : une porte entrevue sur une photo qui n'est pas la mienne, une déception de balance des blancs, huit fichiers pris dans des contextes qui n'avaient rien en commun sinon d'être déjà dans mon catalogue. C'est une façon différente de mettre une recette à l'épreuve, moins linéaire qu'un carnet de voyage, mais tout aussi exigeante.
Ce test confirme aussi une intuition qui dépasse cette seule recette. Les recettes Fujifilm les plus connues misent souvent sur des couleurs primaires : Velvia pousse les rouges, les verts et les bleus francs, Reala Ace cherche un équilibre général. NS – Bleu de faïence, comme NS – Céladon avant elle, semble plutôt s'intéresser aux couleurs secondaires : les turquoises, les bleu-gris, les verts d'eau, les beiges, les blancs cassés. Une palette plus discrète, qui explique peut-être pourquoi ces deux recettes se comportent aussi bien en intérieur, là où les couleurs franches ont tendance à s'imposer trop fort.
Ce n'est pas une formule secrète : une inspiration, une confrontation avec ce qu'on connaît déjà, des corrections, une répétition jusqu'à ce que ça tienne. Si votre caméra permet ce genre de personnalisation, je vous encourage à essayer la vôtre plutôt que d'emprunter la mienne telle quelle.
La famille NS compte maintenant deux recettes. Si vous essayez NS – Bleu de faïence ou NS – Céladon, je suis curieux de savoir ce qu'elles font de votre lumière. Une recette n'existe vraiment qu'une fois mise à l'épreuve ailleurs que dans la tête de celui qui l'a conçue, alors n'hésitez pas à en dévier, à en changer un chiffre, et à me dire ce que ça donne.
- Louis-Martin Ouellet
Toutes les photos de ce billet sont SOOC, avec les réglages NS - Bleu de faïence, à l’exeption de la photo de Najat, prise avec un iPhone.