NS – Céladon, ou comment une recette naît autrement

La coupole du Reichstag à Berlin.

Une couleur qui attendait

Il y a quelques semaines, à Hambourg, mon épouse s'est arrêtée devant une tasse. Pas pour le café qu'elle contenait, bien que ce soit pour lui qu'on était là, mais pour sa couleur. Ce vert d'eau pâle, légèrement laiteux, qui n'est ni bleu ni vert mais quelque chose entre les deux. Une couleur qui a un nom : le céladon.

Nous en avons parlé ce soir-là. Et les jours suivants, je me suis rendu compte que quelque chose s'était mis en veille dans mon regard.

Quelque temps après, en faisant défiler des images sur les réseaux sociaux, je suis tombé sur une série de photos qui m'a intéressée. Des piscines intérieures, de la pierre claire, de la lumière filtrée et cette même couleur, partout, dans l'eau, dans les reflets et dans les ombres. L'auteur du post mentionnait un preset Lightroom. J'ai regardé ces images longtemps, et j'ai pensé : est-ce qu'une recette SOOC pourrait faire ça ?

C'est rarement comme ça que naissent mes recettes. D'habitude, une recette est une décision prise avant le voyage, avant la lumière, avant le sujet. Un instrument choisi pour ce qu'on pressent d'une situation. NS – Céladon est née autrement : d'une couleur aperçue dans une tasse et retrouvée sur un écran, et d'une question posée à la caméra avant même de déclencher.

La tasse qui a inspiré la recette.

La famille NS et pourquoi Nostalgic Neg.

La série CW compte sept recettes. Elle est close, sept était le bon nombre, et j'en ai parlé dans la postface. Mais sept emplacements personnalisés, c'est aussi sept simulations de film utilisées parmi celles que propose le X100vi. Nostalgic Neg. est parmi les simulations qui ne s'y retrouvent pas.

Nostalgic Neg. est une simulation exigeante, qui demande des conditions précises pour donner le meilleur d'elle-même. Je n'avais pas trouvé le bon contexte pour elle dans la série CW. Mais je n'avais pas non plus envie de la laisser de côté indéfiniment.

C'est là qu'intervient l'espace Nothing Selected de la caméra. Si vous ne connaissez pas cet espace, j'en parle dans un billet antérieur, il vaut la peine d'y faire un détour. Dans ma pratique, cet emplacement peut accueillir mes recettes d'exploration ou des recettes élaborées par d'autres que je veux tester dans mes propres conditions de lumière.

NS – Céladon est la première recette de cette famille. NS pour Nothing Selected, l'espace où elle peut temporairement résider. Nostalgic Neg. était la première candidate naturelle.

Ce n'est pas une huitième recette CW. C'est autre chose, une façon d'explorer ce que la série n'a pas couvert, sans forcer le cadre de ce qui est déjà terminé.

Un étang aux abords du Kastelet à Copenhague.

Élaborer NS – Céladon

La recette s'est construite assez rapidement. L'objectif était clair : retrouver en SOOC cette esthétique aquatique que j'avais vue en post-traitement. Des teintes de peau chaudes et retenues, une eau qui tire vers le bleu-vert, des hautes lumières douces et des ombres qui ne s'écrasent pas.

Nostalgic Neg. a une tendance naturelle vers les tons chauds et une façon particulière de traiter les basses lumières. Pour aller chercher ce bleu dans l'eau et les reflets, il fallait pousser la balance des blancs franchement vers le bleu, avec un décalage R+2 et B–5. La plage dynamique en DR400 avec les hautes lumières à –2 assure cette douceur dans les zones claires. Le Color Chrome Effect fort retient les couleurs sans les saturer excessivement, et la réduction du bruit à –4 préserve la texture naturelle de l'image.

La Clarté à 0 mérite une mention. Sur le X100vi, j'utilise presqu'en permanence un filtre K&F Black Mist 1/8 vissé sur l'objectif. Ce filtre introduit déjà une diffusion légère dans les hautes lumières. Descendre la Clarté en dessous de zéro aurait produit un résultat trop mou. Zéro est l'équilibre juste. Si vous ne disposez pas d'un filtre Black Mist, je suggère de descendre la Clarté à –2.

L'ISO minimum à 500 est imposé par le DR400, qui exige un seuil de sensibilité pour fonctionner correctement.

Voici les réglages complets :

| Paramètre | Valeur |

| Simulation de film | Nostalgic Neg. |

| Plage dynamique | DR400 |

| Effet grain | Faible / Petit |

| Color Chrome Effect | Fort |

| Color Chrome FX Blue | Faible |

| Hautes lumières | –2 |

| Ombres | –1 |

| Couleur | –2 |

| Détail | –1 |

| Clarté | 0 avec filtre Black Mist / –2 sans filtre |

| Réduction du bruit | –4 |

| Balance des blancs | Lumière du jour |

| Décalage BdB | R +2 / B –5 |

| ISO | Auto — 500 à 3200 |

| Correction d'exposition | 0 à –1/3 EV |

Des reliques de la défunte RDA.

Le regret de Potsdam

Deux jours après Hambourg, nous avons passé une journée à Potsdam.

Sanssouci. Le parc, les fontaines, la lumière de juin sur la pierre dorée, les lacs qui reflètent le ciel. Le quartier hollandais avec ses façades de brique rouge et ses rues tranquilles. J'ai photographié cette journée avec une autre recette, et je ne regrette pas les images que j'en ai tirées. Mais quelque chose s'accumulait depuis Hambourg : cette couleur dans une tasse, ces images aperçues sur les réseaux, et maintenant ces reflets dans l'eau de Potsdam, cette lumière filtrée à travers les feuilles et cette pierre claire sous le soleil de l'après-midi.

C'est un sentiment que connaissent bien les photographes qui travaillent avec des recettes choisies à l'avance : voir avec une recette qui n'existe pas encore. Potsdam a été le déclencheur final.

Ce soir-là, de retour à Berlin, j'ai élaboré NS – Céladon et je l'ai programmée dans l'espace Nothing Selected du X100vi.

Un petit-déjeuner dans notre logement à Berlin.

Berlin avec NS – Céladon

Le lendemain matin, la recette était dans la caméra. Berlin allait être son premier terrain d'essai.

La journée a couvert beaucoup de territoire : le Tiergarten, la coupole du Bundestag, Checkpoint Charlie, les abords de la Porte de Brandebourg et la Spree. Des lumières très différentes, des sujets très différents. C'était, sans l'avoir planifié, un test assez complet.

Quelques observations honnêtes, dans l'ordre où elles se sont présentées.

Par lumière diffuse et ciel couvert, NS – Céladon ne produit pas ce bleu-vert aquatique qu'on pourrait attendre. Sur la Spree ce matin-là, l'eau était d'un vert dense et profond, presque neutre. Ce n'est pas un défaut. C'est une information : la recette a besoin de lumière directe ou de reflets actifs pour révéler sa couleur caractéristique.

Sous lumière directe, la réponse est toute autre. Les ciels s'ouvrent, les plans d'eau s'animent et le bleu apparaît là où on l'attendait. Le Tiergarten sous un ciel partiellement dégagé a produit des images très différentes de la Spree du matin.

Les teintes de peau sont constamment chaudes et retenues, quelle que soit la condition de lumière. Un portrait fait à la table du petit-déjeuner, lumière de fenêtre, m'a surpris par sa douceur. NS – Céladon gère les intérieurs avec une élégance que je n'anticipais pas.

En contre-jour, avec une lumière chaude de fin d'après-midi, la recette tient bien. Les hautes lumières extérieures ne s'écrasent pas et les silhouettes conservent leur texture.

Et puis il y a eu une surprise que je n'avais pas prévue. Près de la Porte de Brandebourg, immeuble adjacent, des drapeaux du Québec flottaient sur une façade. Le bureau du Québec à Berlin. La caméra ne savait pas quoi faire de cette coïncidence géographique. Moi non plus.

Le Québec bien présent à Berlin.

Aarhus et Copenhague

Le voyage se poursuivait. NS – Céladon est restée dans la caméra.

À Aarhus, au ARoS, j'ai photographié deux œuvres dans des conditions que je n'aurais pas pu anticiper. Le Your Rainbow Panorama d'Olafur Eliasson, ce couloir circulaire de verre coloré au sommet du musée, a produit quelque chose d'inattendu : NS – Céladon a transformé ce que l'œil voyait en quelque chose d'autre, une image qui n'était pas une reproduction fidèle de l'expérience, mais une interprétation propre. Le bleu-violet de la recette s'est mêlé à l'orange chaud du verre teinté pour produire une lumière de lever de soleil sur la ville d'Aarhus. Ce n'est pas ce que j'avais devant les yeux. C'est ce que la caméra a décidé d'en faire.

J'ai aussi photographié dans le Skyspace de James Turrell, inauguré la veille. La lumière artificielle calibrée de cette installation a produit des dominantes chaudes et douces que je n'attendais pas. NS – Céladon sous lumière artificielle colorée est un sujet en soi, sur lequel je reviendrai dans le prochain billet.

À Copenhague, la lumière était enfin celle que la recette attendait depuis Berlin : franche, directe, sous un ciel dégagé. Les plans d'eau ont révélé ce bleu-vert caractéristique que la Spree couverte n'avait pas pu montrer. Et j'ai retrouvé, dans un établissement de la chaîne Copenhagen Coffee Lab, les tasses qui avaient tout déclenché à Hambourg. Je les ai photographiées avec NS – Céladon. La boucle était bouclée.

Your Rainbow Panorama vue de l’extérieur.

Ce que NS – Céladon annonce

Une recette n'est jamais une garantie. C'est une hypothèse sur la lumière, faite avant de déclencher. NS – Céladon est née d'une couleur aperçue dans une tasse, nourrie d'images vues sur un écran et confirmée par plusieurs jours en Allemagne et au Danemark. Elle a ses conditions préférées et ses limites honnêtes.

Ce que la lumière du Québec en plein été en fera, je ne le sais pas encore. La lumière de juin et de juillet est franche, directe, souvent verticale. Elle n'a rien de la douceur nordique d'Aarhus ni de la lumière oblique de Berlin en fin de journée. Si quelque chose de différent se produit, j'y reviendrai dans un prochain billet.

Ce qu'elle annonce surtout, c'est la famille NS. D'autres recettes pourront suivre. L'espace Nothing Selected est petit, mais il est disponible.

Your Rainbow Panorama vu de l’intérieur.

Rappel

Le voyage était terminé. Les images de Berlin, de Potsdam, d'Aarhus et de Copenhague étaient dans la caméra. NS – Céladon avait fait ses preuves sur plusieurs jours et dans des lumières très différentes. Il restait à rentrer.

Quelques jours après mon retour, mon frère m'a invité à la Rôtisserie La Lune, dans la Petite Italie. Un repas d'anniversaire en retard, j'étais à Hambourg le jour J. La Rôtisserie La Lune est une adresse récente, ouverte en décembre 2024 par l'équipe derrière Mon Lapin, Bib Gourmand Michelin dès 2025 et parmi les nouveaux venus les mieux classés au palmarès Canada's 100 Best en 2026. Une rôtisserie québécoise réimaginée, dans une salle chaude aux boiseries sombres, avec des volailles de petites fermes qui tournent à la broche et une carte des vins soigneusement choisie.

J'avais le X100vi. NS – Céladon était dans la caméra.

Mon frère est le propriétaire du Leica X Typ 113, cette caméra que personne ne regarde, dont j'ai parlé dans un billet antérieur. C'est son rendu particulier — les teintes de peau naturelles, la douceur dans les hautes lumières et une qualité tonale difficile à nommer mais immédiatement reconnaissable — qui m'a poussé à élaborer les trois recettes de la série CW rendant hommage aux caméras Leica. Et c'est l'accumulation de ces recettes qui a justifié lucelenta.art. Il ne le savait pas encore tout à fait, ce soir-là, ou peut-être qu'il commençait à le mesurer. Nous avons parlé du site. Il m'a fait comprendre que son prêt serait de longue durée.

Mon frère ayant à la main un verre de Chardo Disco, un vin produit par les Soeurs Racines à Saint-Ignace-de-Stanbridge au Québec.

La salle de la Rôtisserie La Lune est exactement le type d'environnement où NS – Céladon ne devrait pas performer : lumière artificielle chaude et tamisée, sans source directe et sans reflets actifs sur l'eau. Pourtant les teintes de peau ont tenu, chaudes et retenues, et la salle s'est déposée dans un ambre riche que je n'avais pas anticipé. Un portrait de mon frère, un verre de blanc levé, le fond boisé de la salle dans le dos. Et une image de ma table vue depuis le niveau de la nappe, mon épouse dans la profondeur, les points de lumière de la salle en bokeh derrière elle, un verre au premier plan. Deux façons très différentes de photographier le même repas, avec la même recette.

Une vraie photo de table qui ne documente pas, mais qui restitue l’atmosphère.

Un rappel, donc. Pas pour ajouter quelque chose au voyage. Pour confirmer que NS – Céladon fonctionne aussi là où on l'attend le moins.

Si vous essayez NS – Céladon, je serais curieux de savoir ce qu'elle fait de votre lumière. Et si une couleur aperçue quelque part, une image croisée en passant, vous a déjà poussé à créer une recette d'une façon semblable, écrivez-moi dans les commentaires. Je lis tout et je réponds.

- Louis-Martin Ouellet


Toutes les photos de ce billet sont SOOC — réglages NS – Céladon.

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Very small. Very Tokio.