Lyset kommer... La lumière vient.
Une publicité omniprésente à Aarhus.
Lyset kommer. La lumière vient. L'affiche était partout dans Aarhus, sur les abribus, les palissades et les murs, avec cette image rose et bleue qu'on ne comprenait pas encore tout à fait. Une date : le 19 juin 2026. Le ARoS. Rien d'autre.
Nous sommes entrés dans le musée le lendemain, avec une intention précise : voir Your Rainbow Panorama d'Olafur Eliasson, cette passerelle circulaire de verre coloré qui couronne le bâtiment. Le billet précédent en présente quelques photos, toutes prises avec NS–Céladon. Je n'avais aucune idée de ce qu'était un Skyspace, ni de qui était James Turrell. Nous avons traversé les étages, les salles et les collections. Et nous avons terminé par le bas, par la descente vers le dôme.
Le Skyspace vu depuis la terrasse du ARoS.
Avant même d'entrer au ARoS, le Danemark m'avait déjà surpris. Pas une fois, pas deux, à peu près partout où je posais les yeux.
À Copenhague, l'Opéra s'avance sur le port comme une affirmation tranquille : un toit-auvent massif, une façade de verre et une présence qui n'a rien à prouver. Le Blox, le Copenhagen International School, le Tip of Nordo et The Cactus témoignent du même soin, chacun à leur échelle et dans leur fonction. À Aarhus, The Iceberg et le café La Cabra, tous deux dans le quartier d'Aarhus Ø, témoignent aussi du même soin : l'un est un immeuble résidentiel, l'autre un café, et pourtant chacun a été conçu avec la même rigueur qu'une salle de concert.
Ce n'est pas l'exception qui m'a interpellé. C'est l'ordinaire. Une société qui demande à ses architectes, à ses designers et à ses institutions la même exigence formelle pour une école, un café et un imméuble d'habitation que pour une salle d'opéra est une société qui a décidé que la beauté ne se mérite pas, qu'elle se partage.
Un long corridor bleu électrique.
As Seen Below est né de ce terreau. Une décennie de collaboration entre James Turrell, le ARoS et Schmidt Hammer Lassen Architects, un financement qui mobilise fondations privées, institutions publiques et municipalité, un dôme souterrain de quarante mètres de diamètre dont la seule fonction est de modifier la façon dont on perçoit la lumière. Pas une célébration. Pas un monument. Une expérience.
La porte s'ouvre sur le noir. Pas une obscurité progressive, le noir complet, immédiat. Puis la descente commence, le long d'un corridor courbe dont les parois changent de couleur au fil des pas : un bleu électrique d'abord, dense et sans source identifiable, puis un rouge qui envahit tout l'espace jusqu'au sol. On ne sait pas encore ce qui attend en bas. On ne cherche plus à le savoir.
L’oculus prenant une teinte rose.
Le dôme s'ouvre alors dans toute son échelle. Quarante mètres de diamètre, seize mètres de hauteur, et au sommet un oculus de six mètres vers le ciel danois. La lumière qui entre par cette ouverture n'est pas projetée, pas filtrée, elle est simplement là, modulée par l'heure, par le temps qu'il fait et par les éclairages intérieurs qui dialoguent avec elle. Les parois de béton disparaissent dans la couleur. Le sol reflète. Les contours s'effacent.
Turrell dit qu'il ne livre pas d'image. Il façonne l'expérience de voir. Dans le dôme, on comprend ce que ça veut dire. Ce n'est pas une œuvre qu'on regarde. C'est une œuvre qu'on traverse, et qui nous traverse en retour.
Des spectateurs ébahis.
Je ne savais pas, en descendant vers le dôme, que j'allais rencontrer une œuvre construite entièrement autour de la lumière. Je ne savais même pas ce que signifiait Lyset kommer. Et NS–Céladon dans la caméra ce matin-là n'était pas un choix délibéré, c'était simplement la recette avec laquelle je photographiais depuis mon arrivée au Danemark.
Ce parallèle entre la démarche de Turrell et la mienne, je ne l'ai pas cherché. Il s'est imposé dans le dôme, presque malgré moi. Turrell travaille à l'échelle d'un espace souterrain de quarante mètres, avec des années de collaboration, des millions en financement et une maîtrise absolue de chaque paramètre lumineux. Ma pratique tient dans une caméra, une recette et l'attention que j'essaie de porter à la lumière avant d'appuyer sur le déclencheur.
L'écart d'échelle est immense. Mais l'intention, quelque part, se rejoint : faire de la lumière non pas un accessoire de l'image, mais son sujet.
L’ouverture de l’oculus.
Je ne savais pas ce que NS - Céladon allait faire de cette lumière. Je l'ai découvert sur grand écran, au retour.
L'image qui m'est revenue en premier, c'est la vue d'ensemble du dôme en phase bleue, les visiteurs réduits à des silhouettes à peine lisibles. La recette a rendu quelque chose que je ne savais pas nommer pendant la visite : une dimension mystique, presque rituelle, comme si l'espace appelait une forme de recueillement que les gens accordaient naturellement.
Des enfants qui s’approprient le Skyspace..
Une autre image raconte autre chose. Les enfants ne regardaient pas l'œuvre, ils l'habitaient. Ils couraient, criaient et frappaient dans leurs mains pour exploiter l'acoustique du dôme, cette réverbération particulière que Turrell a intégrée à l'expérience au même titre que la lumière. NS - Céladon les a saisis dans leur élan, le croissant de lumière au sol comme terrain de jeu.
La photo de mon épouse m'a surpris autrement. Le cercle de marbre lustré et sombre au centre du dôme, par opposition au béton mat qui l'entoure, prenait sous la lumière ambrée l'apparence de l'eau. Elle est debout à la lisière des deux surfaces, de dos, les mains dans le dos. Ce que la photo a retenu, c'est une posture de contemplation que je n'avais pas remarquée sur le moment.
Et puis l'oculus seul, dans une phase brun-mauve. C'est l'image qui me touche le plus. La lumière naturelle qui entre par l'ouverture a produit un changement perceptible dans l'atmosphère du dôme : un passage du mystique vers quelque chose de plus réel, de plus terrestre. Le ciel danois du 20 juin, filtré par la géométrie de Turrell et par NS - Céladon.
Turrell dit qu'il ne livre pas d'image. En visitant As Seen Below, on comprend ce qu'il veut dire et ce qu'il ne veut pas dire.
Ce qu'il refuse, ce n'est pas la photographie. C'est l'idée d'une expérience fixe, close sur elle-même. Le dôme change de couleur, l'acoustique répond aux corps qui le traversent, la lumière naturelle de l'oculus évolue avec l'heure et le ciel. L'œuvre n'est jamais deux fois la même. Elle résiste à toute forme de capture définitive, et c'est précisément ce qu'il a voulu.
Le cercle marbré qui a l’apparence de l’eau.
Huit photos fixes ne rendent pas compte de ça. Elles ne le prétendent pas non plus. Ce sont huit instants prélevés dans un flux continu, huit façons dont NS - Céladon a répondu à une lumière en mouvement constant. Ce que la photographie peut faire, elle le fait. Ce qu'elle ne peut pas faire, l'œuvre continue de le faire sans elle.
Lyset kommer. La lumière arrive. Elle est encore là.
- Louis-Martin Ouellet
Toutes les photos de ce billet sont SOOC — réglages NS – Céladon.