Développer avant de déclencher

Quartier hollandais, Potsdam : CW – CCD KAF-18500, choisie avant le déclenchement, presque par instinct devant cette partie ombragée de la rue, et dont le résultat m'a satisfait par la suite.

En dialogue avec un texte de Nath-Sakura

Un membre du Club 3e Œil a partagé, un matin de juillet, un texte publié sur Facebook par Nath-Sakura, photographe et autrice de deux manuels de photographie et d'éclairage. Le texte s'intitule Le RAW n'est pas une photographie, et il a circulé rapidement dans le groupe.

Je l'ai lu deux fois avant d'y répondre.

Ce que dit Nath-Sakura

Son argument est limpide. Ni un négatif argentique non révélé ni un fichier RAW ne constituent une photographie : les deux ne sont qu'un support d'information, une matière première qui exige une interprétation avant de devenir une image visible. Le dématriçage, puis le développement, ne sont donc jamais facultatifs, qu'ils soient effectués automatiquement par la caméra ou consciemment par le photographe. Elle trace ensuite une frontière nette entre le développement, qui interprète, et la retouche, qui transforme le contenu même de l'image. Comme elle l'écrit : « Le développement interprète. La retouche transforme. » Elle appuie cette idée sur la formule d'Ansel Adams, qu'elle cite telle quelle : « The negative is the score, the print is the performance. » Le négatif n'est jamais l'œuvre elle-même, seulement sa partition.

Ce qui résonne

Cette distinction, je la partage entièrement. Elle rejoint quelque chose que j'ai tenté d'exprimer ailleurs sur ce site sans jamais le formuler aussi clairement : le SOOC n'est pas un refus de l'interprétation, c'est un déplacement de son emplacement dans le temps. Une recette CW ou NS est une interprétation entière : la balance des blancs, la courbe tonale, la netteté et le grain sont tous choisis avec intention, décidée avant le déclenchement plutôt qu'après.

Aarhus Ø, devant l'Iceberg et la tour Lighthouse : CW – Q3 Analog, décidée avant le déclenchement.

Une petite absence qui m'a intriguée

Une chose m'a surpris à la lecture. Nath-Sakura cite Nikon, Leica ou Hasselblad comme exemples de constructeurs dont les ingénieurs interprètent les données du capteur, mais elle ne mentionne jamais Fujifilm. Peut-être est-ce parce que le capteur X-Trans ne repose pas sur une matrice de Bayer, ce qui change la nature du dématriçage qu'elle décrit. Peut-être est-ce simplement une omission sans intention particulière. Mais l'absence est notable, parce que le moteur de conversion JPEG de Fujifilm est largement reconnu comme performant dans l'industrie, et qu'il aurait pu illustrer son propos aussi bien que les marques qu'elle nomme.

Une nuance

Là où je me permets une nuance, c'est sur la façon dont son texte situe, presque implicitement, l'interprétation en deux temps : celle des ingénieurs d'un constructeur au moment de la conception de l'appareil, et celle du photographe après la prise de vue. Je ne crois pas qu'elle établisse une hiérarchie entre les deux, mais je pense qu'il existe une troisième position, intermédiaire, qui mérite d'être nommée : celle du photographe qui interprète lui-même, au moment même de la prise de vue, à travers les paramètres que la caméra lui permet de régler avant de déclencher.

Un exemple concret rend peut-être cette troisième position plus tangible qu'une explication. Voici une photo de Potsdam, en Allemagne, telle que la caméra l'a produite avec la recette qui s'y trouvait au moment du déclenchement, et voici la même image réinterprétée avec NS – Céladon. Il s'agit, dans les deux cas, d'une réinterprétation : des décisions assumées par l'auteur de la recette et délibérément choisies par le photographe, que ce soit avant le voyage ou après coup.

Potsdam, devant le château de Sanssouci : un canal bordé d'arbres et de roseaux, avec le reflet d'une fontaine lointaine dans l'eau. CW – Typ 113, telle que la caméra l'a produite au moment du déclenchement.


Potsdam, devant le château de Sanssouci : le même canal bordé d'arbres et de roseaux. NS – Céladon, réinterprétation du même fichier RAF.

Ce que la caméra permet, quand on prend le temps de l'apprendre

C'est ce que mes propres recettes tentent de faire depuis le début de ce site. Simulation de film, plage dynamique, courbe des hautes lumières et des ombres, balance des blancs, netteté, grain et clarté sont autant de décisions que je prends moi-même, avant l'instant du déclenchement, plutôt que de les recevoir telles que les ingénieurs de Fujifilm les ont réglées par défaut. Le x100vi ne m'impose pas une interprétation. Il me donne les outils pour élaborer la mienne.

Et si un fichier mérite d'être retravaillé après coup, X Raw Studio permet d'appliquer une recette à un RAF existant, dans le même esprit que le développement que ferait Nath-Sakura elle-même dans son propre atelier. Ce n'est pas un retour vers l'automatisme des ingénieurs de Tokyo. C'est une continuation de l'interprétation entamée avant le déclenchement, avec les mêmes outils et la même intention.

Les caméras Fujifilm récentes ne sont donc pas de simples appareils qui décident à la place du photographe. Ce sont des instruments de création, à condition de prendre le temps de les apprivoiser.

En clôture

Je remercie Nath-Sakura pour ce texte, et le membre du Club 3e Œil qui l'a partagé. Ce genre de dialogue, même à distance, est exactement ce qui garde un blog vivant. Si elle le lit un jour, j'espère qu'elle y verra un prolongement de son propos, et non une objection.

- Louis-Martin Ouellet

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