Une question de proximité
Berlin : un pavot de Californie, approché de près. CW – Simple Standard.
En dialogue avec Alex Coghe, sur Leica, le X100vi, et ce qui compte vraiment
Est-ce qu'un appareil peut porter une philosophie? Ou est-ce que la philosophie appartient toujours à la personne qui tient l'appareil, peu importe ce qu'elle tient?
Cette question m'a habité après avoir lu un texte publié sur Fstoppers, où un photographe soutient que Leica n'a jamais vraiment vendu des caméras : la marque vendrait plutôt une façon de rester attentif au monde, de privilégier la rencontre plutôt que la capture. Je suis largement d'accord avec cette lecture. Mais je pense que la philosophie qu'il décrit déborde largement le cadre d'une seule marque.
Le texte s'intitule Leica Was Never Really About Cameras, signé par Alex Coghe, photographe italien basé en partie au Mexique. Son argument mérite d'être pris au sérieux avant d'être nuancé.
Alex décrit une culture d'utilisateurs Leica différente : des gens qui choisissent la proximité plutôt que la distance, qui acceptent la friction du télémètre et de la mise au point manuelle parce que cette friction les garde présents à ce qu'ils photographient. Il parle d'une responsabilité envers le sujet observé, d'une lenteur choisie plutôt que subie. Sur tout cela, je n'ai aucune objection. C'est une lecture juste, et elle rejoint plusieurs choses que j'ai moi-même tentées d'exprimer sur ce site depuis ses débuts.
Un détail de son texte a retenu mon attention plus que le reste. L'expérience Leica d'Alex ne s'est pas construite avec un M, le télémètre légendaire au cœur du mythe, mais avec un X2, un compact à objectif fixe et capteur APS-C. Dans les commentaires sous son propre article, certains lecteurs le lui rappellent : pour un puriste, un X2 n'est pas tout à fait un Leica.
Ce détail m'a semblé révélateur. Mon propre chemin vers cette philosophie n'est pas passé par un M non plus. Il est passé par un Leica X Typ 113, le même genre d'appareil que celui d'Alex : compact, objectif fixe, capteur APS-C, sans télémètre.
Peut-être que cette attention n'a jamais eu besoin d'un télémètre pour exister. Peut-être qu'elle était déjà là, avant même le vocabulaire pour la nommer.
Le X100vi lui-même, indépendamment de toute recette, porte déjà cette même discipline dans sa conception : une focale fixe qui oblige à se déplacer plutôt qu'à zoomer, une bague d'ouverture et une molette de vitesse physiques, un viseur hybride qui permet de choisir entre l'optique et l'électronique selon le moment. Rien de tout cela n'est accessoire. Ce sont des choix qui ralentissent délibérément la prise de vue, dans le même esprit que la friction décrite par Alex.
Cette friction ne s'arrête d'ailleurs pas à l'appareil. Elle se prolonge dans le choix même de l'instant : certaines des photos qui accompagnent ce billet ont exigé plus d'attente, de recomposition ou de patience que d'autres, avant même que le déclencheur ne soit pressé.
Aarhus : des roses trémières contre une façade. CW – Typ 113.
Si l'on demande ce qui rend un outil sérieux, la réponse habituelle pointe vers le verre poli à la main, les tolérances mécaniques, l'héritage optique d'un siècle. Mais il existe un autre type d'héritage, tout aussi rigoureux : celui de la chimie argentique elle-même. Provia, Acros, Astia, Reala et Velvia : ces noms ne sont pas des inventions marketing de Fujifilm. Ce sont des pellicules réelles, dont la science des couleurs a été étudiée et affinée pendant des décennies avant d'être traduite en simulations numériques.
Un héritage qui mérite la même considération que celui du verre et du métal, simplement transmis par une voie différente.
Il y a une différence entre connaître un appareil par la main et le connaître par les yeux seulement. Le Typ 113, je peux le tenir, le déclencher, comparer un fichier à un autre le jour même. Le M9 et le Q3, je ne les ai jamais possédés; mon accès à leur rendu passe entièrement par ce que d'autres photographes ont observé et partagé, des communautés entières consacrées à ces caméras, dont j'ai étudié les images avec la même rigueur que j'aurais appliquée à mes propres fichiers.
Deux méthodes, une seule exigence : observer avant d'élaborer, peu importe la distance qui sépare le photographe de l'appareil d'origine.
Cette discipline traverse toute la série CW, et au-delà, bien avant toute question de Leica. CW - Simple Standard , CW - Mono Simple , CW - Victor Séguin , CW - VS Mono Soft : aucune de ces recettes ne rend hommage à un appareil en particulier. Leur matière d'observation est ailleurs, dans une lumière, une émulsion, une intuition qui précède toute question de marque. NS – Céladon , plus récente, prolonge la même méthode dans une direction encore différente, née d'une tasse de couleur plutôt que d'un boîtier.
Le hasard a voulu qu'une partie de cette même discipline croise, à trois reprises, l'histoire Leica. CW – Typ 113 s'est construite à partir du compact que je pouvais observer directement. CW – CCD KAF-18500 s'est construite à partir du M9, approché par la recherche et l'observation d'un corpus d'images. CW – Q3 Analog s'est construite à partir du modèle actuel de la marque, sa précision et sa tridimensionnalité.
Laboe : une rose, en gros plan. CW – CCD KAF-18500.
Trois recettes sur sept, une famille entière en plus : l'attention n'a jamais eu besoin de Leica pour s'exercer. Elle l'a simplement, à l'occasion, traversé.
Alex a raison sur l'essentiel : ce qui compte, ce n'est pas l'appareil, c'est la proximité qu'il permet. Cette proximité, c'est l'attention portée au vivant, la présence au monde plutôt que son interruption. Ce site cherche la même chose depuis son premier billet. Les recettes, les réglages, les hommages ponctuels à Leica : rien de tout cela n'a jamais été une fin en soi. Ce sont des moyens d'arriver à la même chose qu'Alex décrit, rester proche du vivant, de la lumière, du moment, sans que la technique s'interpose.
Copenhague : des roses sauvages contre le ciel. CW – Q3 Analog.
L'attention ne suit pas le prix d'un outil. Elle le précède, ou elle ne vient jamais.
Le sérieux d'un outil ne se mesure donc pas à son mythe, mais à ce qu'il permet de construire dans le temps à un usager attentif. Sur ce point précis, le X100vi n'a rien à envier à personne.
- Louis-Martin Ouellet