L'OVF du X100vi à la manière d'un télémètre
Glashütte, atelier historique du Musée allemand de l'horlogerie, octobre 2026
La petite fenêtre du coin
Beth ne tient pas en place. Je tourne la bague du X100vi, l'œil au viseur optique, et chaque fois que le contour de ses oreilles s'allume en rouge dans la petite fenêtre du coin, elle a déjà changé de place. C'est exactement ce qui m'arrivait avec la Canon P.
La différence, c'est que mon pouce n'aurait qu'à pousser le sélecteur sur le côté de la caméra pour que l'autofocus reprenne la main, si cela devenait vraiment nécessaire.
Un peu plus tôt, la même petite fenêtre était restée noire. J'avais oublié de retirer le capuchon d'objectif. Sur un télémètre, on découvre ce genre d'oubli au développement. Sur le X100vi, on le découvre avant de déclencher, et on en sourit.
Ce que montre un viseur optique
Le viseur optique du X100vi n'est pas un écran. C'est une petite fenêtre de verre, placée au-dessus et à gauche de l'objectif, qui montre le monde tel que l'œil le voit. Un cadre lumineux s'y superpose pour indiquer ce que la photo retiendra. Autour de ce cadre, la scène continue : on voit ce qui va entrer dans l'image avant qu'il n'y entre.
Parce que la fenêtre n'est pas dans l'axe de l'objectif, les deux ne voient pas tout à fait la même chose. À quelques mètres, l'écart est négligeable. De près, il devient visible, et la caméra déplace le cadre pour le compenser. C'est ce qu'on appelle la parallaxe, un vieux compagnon des télémètres.
Ce cadre est d'ailleurs prudent. Il ne couvre qu'environ quatre-vingt-quinze pour cent de l'image : la photo contient toujours un peu plus que ce qu'il délimite. Comme l'écart entre la fenêtre et l'objectif change avec la distance, un cadre exact à une distance serait faux à toutes les autres. Fujifilm a préféré un cadre qui garantit que ce qu'on y place sera dans la photo, quitte à en livrer un peu plus. Les cadres lumineux des Leica M obéissent à la même convention, calibrés pour une mise au point d'environ deux mètres. Comme un télémètre, le viseur optique ne ment pas : il promet moins que ce qu'il livre.
Dans le coin, une seconde fenêtre, électronique celle-là, montre ce que voit le capteur. Fujifilm l'appelle le télémètre électronique (ERF).
J'écrivais, à propos de ma Canon P, qu'avec un télémètre on ne voit pas à travers l'objectif, on voit à côté. Le X100vi a conservé cette façon de regarder.
Une rareté chez Fujifilm, et une origine
Le X100 est né d'un viseur. Son designer en chef, Masazumi Imai, a raconté que la caméra devait au départ n'avoir qu'un viseur optique. À mi-parcours, les ingénieurs ont inventé le viseur hybride, et c'est lui qui a décidé de tout le reste : le X100 aurait l'allure d'un télémètre, pas celle d'un reflex.
Quinze ans plus tard, ce viseur demeure une rareté. Chez Fujifilm, seules la série X100 et la série X-Pro l'ont reçu. La gamme moyen format GFX n'en a jamais eu, pas même le GFX100RF, qui a pourtant la silhouette d'un télémètre. Fujifilm a expliqué que le viseur hybride, plus complexe, ne pouvait pas y offrir un grossissement suffisant.
Autrement dit, l'une des caméras les plus populaires de Fujifilm repose sur une technologie que l'entreprise elle-même ne réserve qu'à très peu d'appareils.
Deux viseurs, deux façons d'être présent
Les deux viseurs du X100vi ne montrent pas la même chose. L'électronique montre la photo avant qu'elle soit prise : son exposition, sa profondeur de champ et le rendu de la recette. L'optique montre le monde, avec ce qui l'entoure, sans rien savoir de la photo.
Chacun a ses forces. L'électronique suit un visage, reste précis de très près et ne ment pas sur l'exposition. L'optique n'a aucun délai, laisse voir venir ce qui entre dans le cadre et garde l'œil dans la scène plutôt que dans un écran. Chacun a aussi ses limites : l'optique perd la détection des visages, s'assombrit en faible lumière et ne dit rien de la recette.
Tout le monde n'y trouve pas son compte. Plusieurs utilisateurs reviennent toujours à l'électronique, et un test publié ne voit à peu près aucune raison d'utiliser l'optique. Inutile de mentionner que je ne suis pas de leur avis.
L'OVF n'est pas le réglage par défaut d'un photographe pressé. C'est un choix.
Pillnitz, près de Dresde, église des vignes (Weinbergkirche), octobre 2026
De l'autre côté, le M11 et le M EV1
Leica et Fujifilm ont fait des choix opposés. Pour offrir à la fois la vision directe du télémètre et la précision d'un viseur électronique, Leica propose deux caméras. Fujifilm en propose une, avec un levier.
Le M11 est le télémètre classique : une fenêtre de verre, un cadre lumineux, et deux images qui se rejoignent au centre quand la mise au point est juste, par un lien mécanique entre la bague de l'objectif et le viseur.
Le M EV1, lancé il y a un an jour pour jour, le 23 octobre 2025, est le premier M sans télémètre. Il a divisé la critique. Richard Butler, de DPReview , se souvenait de sa première rencontre avec un télémètre Leica, une technologie dépassée plusieurs fois sans jamais devenir obsolète, et jugeait que le M EV1 n'offrait rien de cette expérience. Andy Westlake, du magazine britannique Amateur Photographer, trouvait l'appareil plus pratique, mais sentait une part de la mystique M se perdre. Et Macfilos a dit l'essentiel : avec un télémètre, on voit autour de la caméra, pas à travers elle.
Macfilos recommandait même le M EV1 comme second appareil, à côté d'un M11. Deux caméras, donc, pour ce que le X100vi fait avec une seule.
Leipzig, Zeitgeschichtliches Forum, octobre 2026
Les aides à la mise au point, l'œil et la main
Une caméra de mise au point manuelle se juge à deux choses : ce qu'elle montre à l'œil et ce qu'elle rend à la main.
Pour l'œil, le X100vi est généreux. Il propose la surbrillance des contours nets, le grossissement de l'image, une image fractionnée numérique qui reprend le principe du télémètre et un microprisme emprunté aux anciens reflex. Le M EV1 n'offre que les deux premières. Un youtubeur, qui a revendu son M EV1 pour revenir au M11, en tirait une question que Leica devrait entendre : si une entreprise devrait avoir le meilleur système de mise au point manuelle électronique au monde, ne devrait-ce pas être elle ?
Sur le terrain, j'ai toutefois appris que, chez Fujifilm, toutes ces aides ne se valent pas partout. Dans la petite fenêtre du télémètre électronique, l'image fractionnée et le microprisme deviennent difficiles à lire. La surbrillance rouge, à intensité élevée, reste nette. Le même youtubeur reprochait à celle du M EV1 de tout allumer dès qu'on ferme au-delà de f/4. Dans le télémètre électronique du X100vi, je n'ai rien observé de tel : de f/2 à f/16, elle se comporte de la même façon. C'est elle qui joue, pour moi, le rôle du télémètre.
Pour la main, Leica garde l'avantage. La bague du X100vi est électronique : sans butée, sans échelle gravée, sans cette résistance qui fait qu'avec une optique M, on connaît la distance avant même de regarder. J'ai tout de même rapproché les deux gestes en réglant la bague pour qu'elle réponde de façon linéaire et en inversant son sens de rotation. Mon X100vi tourne maintenant comme le 50 mm de ma Canon P. Et à défaut d'échelle gravée, il en affiche une. Je ne l'ai activée que dans le viseur optique : au bas de la fenêtre, une barre de distance indique la zone qui restera nette, calculée comme sur les anciennes optiques argentiques. Je ne m'en sers pas pour régler une mise au point en zone, une façon de faire pensée pour la rue et la vitesse, qui n'est pas la mienne. Elle confirme plutôt ce que la surbrillance m'a déjà montré : un second regard, plus lent, sur la même netteté.
La veille de mon départ, j'ai ajouté une petite bague de style Leica M, imprimée en 3D par 3DPLCanada. Elle est restée sur l'objectif pendant tout le voyage. Comme la bague du X100vi n'a pas de butée, il faut recaler son repère sur la distance chaque fois qu'on rallume la caméra, et je l'ai souvent oublié. Peu importe : la plupart de mes mises au point se faisaient en une petite rotation, et la surbrillance faisait le reste. Elle aide surtout à trouver la bague sans regarder, et elle donne au X100vi une jolie allure. Agréable, donc, mais pas essentielle.
Magdebourg, monastère Notre-Dame (Kloster Unser Lieben Frauen), octobre 2026
Ceux qui ont ouvert la voie
D'autres ont ouvert ce chemin avant moi, et je leur dois de le dire.
En 2020, Steven Bleistein cherchait à retrouver sur son X100F le geste de son Leica M3. Il avait inversé le sens de la bague, comme moi, et y avait aussi collé une petite languette pour la manier comme une optique M. Le viseur optique, en revanche, lui semblait « plus une curiosité qu'autre chose ». Il travaillait à l'électronique et préférait photographier en RAW plutôt que d'utiliser les simulations de film.
En 2023, Honza Pokorný faisait presque l'inverse. Il utilisait son X100V comme une caméra argentique : viseur optique uniquement, revue des images désactivée, autofocus éteint et une recette empruntée à Fuji X Weekly. Il allait jusqu'à utiliser de minuscules cartes mémoire, chacune assez petite pour contenir l'équivalent d'un rouleau de trente-six poses.
L'un a gardé le geste et abandonné le viseur. L'autre a gardé le viseur et imité la pellicule.
Je n'ai trouvé nulle part de démarche qui réunisse les deux : le viseur optique et le geste du télémètre, au service d'une recette élaborée soi-même et d'une photographie qui cherche la lenteur plutôt que l'imitation de l'argentique. C'est cette troisième voie que je propose.
Le protocole
Avant de sortir, je choisis la recette. Elle ne changera plus de la journée, comme la pellicule qu'on charge avant de partir. Ensuite, je bascule le levier vers le viseur optique et j'active le télémètre électronique en vue agrandie, pour qu'il ne montre que la zone de mise au point.
Je passe en mise au point manuelle. Dans cette petite fenêtre, la surbrillance des contours, réglée en rouge et à intensité élevée, me dit ce qui est net. Je l'ai placée dans le Q Menu pour la changer sans chercher. La bague répond de façon linéaire et tourne dans le sens de mes optiques argentiques.
L'ouverture, la vitesse et la sensibilité restent en automatique. La friction que je cherche porte sur le regard et sur la mise au point, pas sur l'exposition.
Si le sujet devait bouger trop vite, mon pouce pousserait alors le sélecteur, et l'autofocus prendrait le relais.
J'ai réglé l'affichage pour que seul le viseur s'allume, au moment où mon œil s'en approche. L'écran arrière reste éteint. Après la prise, l'image s'affiche un instant dans la petite fenêtre du coin, sans que la vue optique disparaisse. Plus tard, quand je veux la regarder plus attentivement, j'appuie sur la touche de lecture. Pas pour vérifier la netteté, mais pour voir si le cadrage tient et si les personnes sont à leur meilleur.
De Dresde à Magdebourg, en passant par Glashütte, Leipzig, Erfurt et Weimar, j'ai suivi ce protocole pour plus de six cents photos. L'autofocus est resté sous mon pouce. Il n'a jamais servi.
Erfurt, tour Saint-Nicolas (Nikolaiturm), octobre 2026
La recette invisible
Un lecteur attentif de ce blog pourrait relever une contradiction. J'ai écrit que j'avais laissé mes convertisseurs à la maison parce qu'ils ajoutaient une friction qui brisait le fil de l'attention. Et voici que je cherche volontairement la friction d'un viseur optique.
La différence tient à la direction du regard. Visser un convertisseur, c'est quitter la scène pour s'occuper de la caméra. Composer à travers une fenêtre de verre, c'est l'inverse : on quitte l'écran pour revenir à la scène. La première friction éloigne du monde. La seconde y ramène.
Elle a une autre conséquence, plus discrète : dans le viseur optique, on ne voit pas la recette. On voit la lumière telle qu'elle est, pas telle que la photo la rendra. La visée électronique peut offrir la même chose, avec la vue naturelle, qui affiche la scène sans la recette. Le viseur optique, lui, le fait sans qu'on ait rien à régler. J'écrivais qu'une recette n'est pas une intervention sur le moment, mais un choix d'instrument. En OVF, ce n'est plus une idée : c'est une expérience. On choisit la recette avant de sortir, puis on lui fait confiance, comme à une pellicule.
Je n'emprunte pas tout au télémètre pour autant. Sur un M11, l'ouverture se règle toujours à la main. Sur mon X100vi, elle reste automatique. Je garde du télémètre ce qui sert l'attention, et rien de plus.
Dresde, ancienne prison de la Stasi (Gedenkstätte Bautzner Straße), octobre 2026
Ce que chacun fait mieux pour la mise au point
Pour la mise au point, le M11 offre la certitude du geste, et le X100vi, la souplesse.
La certitude, c'est un viseur plus grand et plus lumineux, un télémètre relié mécaniquement à l'objectif, et une bague dont la main finit par connaître chaque distance. Avec un M, on peut régler sa mise au point en zone sans même lever la caméra.
La souplesse, c'est un télémètre électronique qui montre ce que voit le capteur, et qui évite ainsi les petites erreurs de la mise au point au centre suivie d'un recadrage, que les tests du M11 relèvent parfois à grande ouverture. C'est un point de mise au point qu'on peut placer n'importe où dans le cadre, un viseur électronique pour les sujets rapprochés, et, si le sujet refuse d'attendre, l'autofocus sous le pouce.
Aucune des deux caméras ne rend l'autre inutile. Elles ne répondent simplement pas à la même question.
Une friction qu'on choisit
Gerard Needham aime le rituel de son M11. Alex Cooke, que j'ai déjà cité sur ce blog, rapportait son témoignage : chaque rotation de la bague lui semblait une conversation avec la caméra. En voyage, pourtant, c'est une Fujifilm qu'il finissait par emporter.
C'est peut-être la meilleure explication du succès du X100vi. Le M11 impose la friction. Le M EV1 la retire. Le X100vi la propose. Il n'oblige personne à ralentir, mais il le permet, et la lenteur tient mieux quand elle reste un choix.
Un jour, peut-être, un X-Pro4 poussera l'idée plus loin. Cooke avance l'hypothèse que le succès du X100vi, en mobilisant son viseur, retarde cette succession. Si elle vient, les optiques manuelles de la monture X rapprocheraient le geste de celui d'un M, sans l'égaler tout à fait, puisque le viseur optique ne serait toujours pas relié à l'objectif.
Dresde, bibliothèque du Kulturpalast, octobre 2026
En attendant, je regarde toujours à côté. Le capuchon est dans ma poche, Beth dort enfin, et la recette m'attend quelque part que je ne vois pas.
Il y a deux semaines, j'écrivais que j'allais ralentir et que je ne connaissais pas la suite. Ce billet en est le premier pas. Je ne la connais toujours pas, cette suite. Mais je sais maintenant par quelle fenêtre je la regarderai.
— Louis-Martin Ouellet
Les photos de ce billet ont toutes été faites avec une même recette. Elle aura son tour la semaine prochaine.
Les douze recettes de ce blog, les sept CW et les cinq NS, habitent toutes le Cellier des recettes, un espace où elles attendent, simplement, d'être découvertes.
Les quatre billets de cette série technique sont regroupés dans Le X-Trans V en détail, pour qui voudrait les relire d'affilée.