Ce que deux voix n'avaient pas besoin de s'accorder pour dire

Pizzo, Calabria. © Paola Virginia Migues Blanco

Un chat roux, en passant : après Beth, celui de Terengganu et celui de Campanie, en voici un quatrième, à Pizzo cette fois.

Publier un billet, c'est un peu lancer une bouteille à la mer, mais cette fois j'avais pris soin d'en envoyer une copie directement à Ritchie Roesch : je lui avais écrit pour connaître son avis sur ce que je venais de publier, ce billet sur la vision éditoriale de lucelenta.art paru quelques jours plus tôt. Sa réponse, par texto, dépassait largement le commentaire de courtoisie : il y développait sa propre typologie des utilisateurs de recettes, distinguant celui qui s'en tenait à une seule pour toujours, celui qui aimait en essayer le plus possible pour le plaisir, et l'entre-deux, où se trouvait la majorité des photographes selon lui. Il joignait à sa réponse un lien vers son propre article, The Evolution of Fujifilm Recipes, où il développait cette même idée plus en profondeur.

Une phrase, surtout, avait planté une graine : pour Ritchie, le crédit n'était pas une question de propriété, mais de récit. Modifier une recette légitimement, ce n'était pas s'éloigner de son origine, mais en prolonger l'histoire.

Virginia avait été prévenue quelques jours avant la publication : je lui écrivais pour lui indiquer la date finale, le billet ayant été retardé de deux semaines afin que NS – Bleu de faïence et NS – Persimmon paraissent en premier, une séquence qui me semblait mieux servir le propos du billet sur la vision éditoriale. Le billet parlait de tant de choses à la fois, entre la série NS, les billets techniques à venir et le Cellier des recettes, qu'elle avait d'abord cru que j'avais délaissé les recettes de film.

Elle en profitait, dans sa réponse, pour partager une précision sur sa propre façon d'apprendre les simulations de film. Elle observait chaque simulation directement, comme je le propose dans Nothing Selected : l'observation restait bien présente dans sa démarche. Mais en consultant les réglages des recettes que d'autres publiaient à partir d'une même simulation, elle remarquait presque malgré elle certains motifs récurrents. Si plusieurs recettes abaissaient systématiquement le contraste sur une simulation donnée, par exemple, elle y voyait un indice que cette simulation était, à la base, contrastée. Elle insistait cependant sur un point : il ne s'agissait pas là d'une méthode en soi, seulement de quelque chose qu'on ne peut plus ignorer une fois qu'on l'a remarqué.

En réponse à son message, je lui proposais un cadre que j'avais en tête depuis un moment : trois postures pour décrire la relation entre un photographe et sa caméra Fujifilm. La première consistait à utiliser deux ou trois recettes, disons une pour le documentaire et le portrait, une autre plus vive pour le paysage et une monochrome, sans chercher à en comprendre le mécanisme. La deuxième traitait la caméra comme un outil de création : elle supposait déjà une connaissance du triangle d'exposition et des nuances de rendu, souvent héritée de l'argentique. La troisième, sans doute la plus répandue, partait de la première pour évoluer peu à peu vers plus de confiance et de curiosité. Aucune de ces trois postures n'était supérieure aux autres.

Le recoupement avec la typologie de Ritchie ne m'apparaissait qu'après coup : formulée quelques jours après, dans une conversation entièrement distincte, elle arrivait presque au même constat.

Le hasard du calendrier faisait bien les choses : NS – Jihong, parue il y a une semaine, illustre mieux que je n'aurais su le formuler à qui ce site s'adresse vraiment. Une recette de niche, avertissais-je dans ce billet, qui ne rendait justice qu'à des sujets chauds en lumière du jour, et dont chaque réglage, la balance des blancs fixe en tête, n'avait de sens que pour qui en comprenait déjà la logique. C'était la démonstration, presque involontaire, que ce site parle d'abord aux deuxième et troisième postures, celles pour qui la caméra est un outil de création qu'on apprend à connaître, sans pour autant exclure celui qui veut simplement essayer.

Ce recoupement m'a amené à relire, avec un œil neuf, ce que Virginia avait fait avec CW – Simple Standard et que je mentionne dans le billet sur la vision éditoriale. Son ajustement n'était pas une nouvelle recette, ni même un écart notable : une plage dynamique un cran plus bas (DR200 plutôt que DR400), une netteté légèrement adoucie (+2 plutôt que +3), et une balance des blancs moins poussée vers le chaud qu'à l'origine (R+2/B–4 plutôt que R+4/B–6). Trois réglages à peine déplacés, mais c'était exactement ce que Ritchie appelait un tweak : un ajustement mineur, et pourtant un geste de progrès plutôt que de déviation. Le crédit qu'elle m'en avait fait, presque en s'excusant, prenait un tout autre sens à la lumière de ce vocabulaire : elle avait simplement prolongé l'histoire d'une recette plutôt que de s'en éloigner.

J'ai voulu que ce tweak se voie, pas seulement se lise. Virginia a accepté de fournir trois de ses photos d'Italie, faites avec sa version ajustée de CW – Simple Standard. J'y ai jumelé trois des miennes, retravaillées avec X Raw Studio pour produire de nouveaux SOOC avec la recette telle qu'elle existe, sans le tweak. Chaque paire partage un motif plutôt qu'un lieu identique, pour montrer la même recette à l'œuvre sur deux scènes de même esprit plutôt que sur une copie conforme.

Sa mer turquoise, d'abord, photographiée à Roca Vecchia, dans les Pouilles.

Roca Vecchia, Puglia. © Paola Virginia Migues Blanco

La mienne, retrouvée au-dessus de Mattinata, dans le Gargano.

Mattinata, Gargano, Puglia

Son arche, ensuite : la Spiaggia dell'Arcomagno, en Calabre.

Spiaggia dell'Arcomagno, San Nicola Arcella, Calabria. © Paola Virginia Migues Blanco

La mienne se cache sous le pont-aqueduc d'Amalfi, vu du large.

Amalfi, Campagna

Sa ville vue en surplomb, enfin : Matera.

Matera, Basilicata. © Paola Virginia Migues Blanco

La mienne : Termoli.

Termoli, Campobasso

Le résultat parle pour lui-même, mais l'exercice m'a aussi permis, une fois de plus, de mesurer à quel point X Raw Studio reste simple à utiliser.

Le X100T de Virginia mérite qu'on s'y attarde un instant. Son capteur X-Trans CMOS II précède le X-Trans V d'une dizaine d'années, une génération entière d'écart en traitement d'image et en pixels. La différence la plus concrète se loge dans un détail qu'on ne voit qu'en travaillant : sur ces capteurs plus anciens, le décalage de balance des blancs ne se sauvegarde pas à l'intérieur d'un préréglage personnalisé, il faut le rétablir chaque fois qu'on bascule d'une recette à l'autre. Une contrainte réelle, mais qui touche peu CW – Simple Standard, une recette qui n'a jamais eu besoin de grain, de Color Chrome ou de Clarté pour fonctionner. Quant au rendu propre au X-Trans II, les avis divergent : certains y voient des couleurs dorées introuvables ailleurs, d'autres le trouvaient, à sa sortie, trop lisse comparé au tout premier capteur X-Trans. Ce qui ne fait pas débat, en revanche, c'est que ce capteur a du caractère : le genre qui donne envie de garder l'appareil plutôt que de le remplacer.

En m'envoyant ses photos, Virginia me confiait qu'elle les trouvait maintenant un peu ennuyeuses, presque trop propres et trop nettes, depuis qu'elle explore ce que permet le X100vi. Mais elle ajoutait, dans la même phrase, que ces lieux étaient si beaux que rester fidèle à la réalité n'avait rien de raté. Deux jugements qui ne se contredisent pas vraiment : on peut juger un traitement trop sage et pourtant garder la photo, parce que la mer turquoise ou la côte qu'elle montre n'avait, elle, rien de sage.

Six billets sont parus entre-temps : les quatre parties techniques sur le X-Trans V, Le genre sans nom, puis NS – Jihong. Une séquence dense, tournée vers les réglages et la technique, où rien n'annonce ce détour, ni par Ritchie, ni par Virginia. C'est que ce détour n'avait pas sa place ailleurs : il fallait cette distance, et ces deux échanges distincts, pour que la parenthèse ouverte par la vision éditoriale trouve enfin sa suite.

Une recette ne devrait jamais être utilisée comme un produit, écrivais-je dans ce billet sur la vision éditoriale. Ce que l'un et l'autre m'auront appris, chacun à sa façon, c'est que la manière de l'apprendre non plus : par l'observation directe, mais aussi par ce qu'on ne peut s'empêcher de remarquer en chemin, par le tweak plutôt que par la copie fidèle, par une posture qui évolue plutôt qu'une autre qui se fixe une fois pour toutes. Deux voix, arrivées là indépendamment, suffisent parfois à confirmer ce qu'on pressentait déjà seul.

Et maintenant

Ce billet ferme une boucle. Mais il m'invite aussi à regarder en arrière, plus loin que Ritchie et Virginia.

Sept recettes CW. Quelques NS. Des billets qui parlaient de photographie, et parfois d'autre chose : la méditation, la contemplation, ou une caméra et son histoire. Puis, un jour, le besoin d'écrire ma vision éditoriale. Puis des billets plus techniques, pour que d'autres puissent s'exercer à leur tour.

Ce corpus me paraît maintenant suffisant.

À partir d'ici, je vais ralentir. Les sujets resteront ancrés dans la photographie lente et contemplative, ou dans ce qu'elle donne. Mais j'y laisserai plus de place au personnel, au philosophique, cette voix que j'ai souvent voulu prendre sans toujours oser.

Moins de visites, probablement. Ça ne m'a jamais guidé. Un enseignant bouddhiste dit qu'un seul élève intéressé vaut mieux que plusieurs qui ne le sont pas. Je choisis pareil.

Et si un jour quelqu'un veut se servir de cet espace pour écrire, la porte restera entrouverte.

La boucle se referme, sur une bonne note. La suite, je ne la connais pas.

-Louis-Martin Ouellet


Les onze recettes de ce blog — les sept CW et les quatre NS — habitent toutes le Cellier des recettes, un espace où elles attendent, simplement, d'être découvertes.

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