Une recette ne devrait jamais être utilisée comme un produit

Billet sur la vision éditoriale de lucelenta.art

Le Canal de Christianshavn à Copenhague. (NS - Céladon)

Il y a quelques mois, j'écris à Virginia. Nous nous étions perdus de vue ces dernières années, mais je la savais excellente photographe, alors je lui annonce le lancement de mon site, en quête de ses commentaires. Dans mon souvenir, elle était une adepte du système Canon. Ce que j'ignorais, c'est qu'elle photographie maintenant avec un Fujifilm X100T. Une drôle de coïncidence, selon elle.

Dans ses premiers commentaires, elle m'annonce un voyage prochain dans le sud de l'Italie, du côté de Naples et des Pouilles. Elle a remarqué CW – Simple Standard. Sa caméra ne pouvait pas accueillir toutes les recettes de la série, mais elle dispose de la simulation Provia, et les photos que j'avais ajoutées pour illustrer cette recette-là, prises à Positano et à Naples, l'ont convaincue que ce serait la bonne pour son voyage.

À son retour, elle me montre une belle photo faite avec ma recette. Puis, presque en s'excusant, elle m'avoue avoir changé la balance des blancs : elle aimait la netteté du rendu, mais le trouvait trop chaud pour ce qu'elle cherchait. Elle veut me rencontrer pour m'expliquer ce changement en personne, un peu inquiète, je crois, que modifier ma recette puisse me contrarier.

Ça ne m'a pas contrarié, pas du tout. Au contraire : Virginia n'a retenu qu'une partie de ma recette, et elle y a mis du sien. C'est exactement ce que j'espère. Nos voyages se sont croisés : elle rentrait quand je partais pour le Danemark et l'Allemagne. Ce n'est qu'à mon propre retour qu'elle me raconte la suite : elle rêvait du nouveau X100vi, difficile à trouver, mais elle avait réussi à en réserver un avant son départ pour l'Italie, et elle était donc partie avec son X100T, le marchand lui ayant assuré qu'elle pourrait récupérer la nouvelle caméra à son retour, ce qu'elle avait fini par faire. C'est en discutant avec elle, de nos voyages respectifs, que ma réflexion sur ce que je voulais préciser avec ce blog s'est concrétisée.

Virginia et son X100vi à la main. (CW - Q3 Analog)

C'est ce que ce blog cherche vraiment à faire, dans le fond : aider les possesseurs de caméras Fujifilm, qu'ils aient ou non le temps ou la patience de tout apprendre par eux-mêmes, en leur offrant, progressivement, des outils et des conseils pour élaborer leurs propres recettes de film, en cohérence avec leur propre style.

Et pourtant, je finis par nommer une chose que je pressens depuis longtemps sans l'avoir formulée directement : les sites spécialisés en recettes présentent souvent celles-ci comme un produit. Une liste à consulter et un catalogue à parcourir, la plupart du temps sans jamais expliquer ce qu'une recette fait réellement à la lumière ni pourquoi elle le fait. Le photographe accumule, essaie et collectionne, et risque de produire des photos qui ne lui ressemblent pas nécessairement, sans une signature propre.

Le rapprochement avec l'argentique

Ma pratique argentique m'a appris autre chose. Un photographe qui pratique l'argentique ne travaille pas avec l'ensemble des pellicules jamais produites. Il en utilisera une dizaine tout au plus, des pellicules couleur et des pellicules noir et blanc, et choisit parmi elles selon la lumière et l'intention du jour. Ce nombre limité n'est pas une contrainte matérielle qu'on subit, c'est une manière de travailler : mieux connaître et faire avec quelques outils plutôt que d'en utiliser trop. « Less is more », comme disait l'architecte Ludwig Mies van der Rohe.

Le nombre limité de recettes de film est le pendant numérique évident de ce nombre limité de pellicules. Ce n'est pas une question de choix restreint, mais un choix délibéré : plutôt que d'utiliser toutes les recettes qui existent, en connaître quelques-unes assez intimement pour qu'elles deviennent une extension naturelle de sa vision, comme le photographe argentique en vient à connaître ses pellicules de prédilection mieux que toutes les autres réunies.

D'où la thèse qui traverse ce blog depuis son origine, et qu'il est temps de nommer directement : un photographe n'a besoin que d'un nombre limité de recettes de film pour exprimer son propre style. D'ailleurs, j'aime à penser qu'il y a autant de styles que de photographes, d'où l'importance, pour les photographes Fujifilm, de savoir éditer les recettes existantes ou créer les leurs, plutôt que d'accumuler celles des autres.

Cette conviction ne vient pas d'un coup. Avant de savoir créer ses propres recettes, il faut connaître sa caméra par cœur : comprendre ce que fait chaque réglage, isolément et en combinaison avec les autres, et observer comment chaque simulation de film se comporte à l'état pur avant de superposer quoi que ce soit. C'est une étape primordiale, et elle prend du temps. J'en ai déjà parlé ailleurs sur ce blog : dans Nothing Selected, qui invite à observer les simulations sans aucun réglage superposé avant de bâtir quoi que ce soit dessus, et dans Ce que l'argentique impose, où les contraintes d'un appareil comme la Canon P forcent à comprendre en profondeur la relation entre l'ISO, l'ouverture et la vitesse, plutôt que de la déléguer à l'automatisme. C'est aussi de ce travail qu'est né mon propre passage à la création de recettes, après un voyage dans le sud de l'Italie où trop peu de confiance dans mes réglages m'avait coûté des heures de correction que j'aurais préféré éviter.

Ce que ce site est devenu

Avant d'aller plus loin, ça vaut la peine de prendre un pas de recul et de regarder ce que ce site est devenu jusqu'à présent, et comment cela s'aligne avec ce que je viens de dire : une recette ne devrait jamais être utilisée comme un produit.

Un photographe, pour s'exprimer, n'a besoin que d'un nombre limité de recettes de film : celles qui lui permettent de s'exprimer à titre de photographe, qui correspondent à sa signature ou à celle qu'il développera éventuellement. C'est exactement ce que ce site contient : sept recettes que j'ai élaborées pour ma propre pratique, et le rendu que je vise généralement en photographiant.

Je suis un photographe amateur. Mon style n'a pas à être suffisamment « niché » pour être identifiable au regard d'une seule photo. Mais il ne doit pas non plus partir dans toutes les directions à la fois. Pour éviter cela, il m'est essentiel de savoir ce que je veux généralement produire comme photos : mes sujets principaux d'intérêt, le rendu que je recherche habituellement, la façon dont je souhaite cadrer, la ou les focales que j'utiliserai (et pourquoi), et le format de mes photos. Ces éléments appartiennent au photographe et ne peuvent être déterminés que par lui.

Cela dit, rien de tout cela n'est régi par l'urgence. On peut expérimenter et acquérir cette conviction peu à peu. Ce sera peut-être plus facile pour un photographe déjà expérimenté, qui a développé une signature avec d'autres systèmes. Ce sera assurément plus ardu pour celui qui débute en photographie, et avec Fujifilm en plus. Mais pour tous, il y aura une courbe d'apprentissage.

La mer à Mattinata sur le promontoire du Gargano. (CW - Simple Standard)

CW, ou la thèse vécue

À un moment donné, il faut admettre une chose simple : la série CW est, en réalité, le nombre limité de recettes que j'ai moi-même désigné pour être le photographe que je veux être. Ce nombre n'est pas un accident du temps disponible : c'est un choix délibéré et clos.

Les neuf articles de la série CW, ce sont mes propres recettes de film. Je les partage parce que je veux d'abord partager ma démarche, et donner des informations utiles sur pourquoi et comment je les ai créées. Elles ne sont pas partagées comme un produit : une recette fixe, à utiliser telle quelle, dont on ne changerait aucun réglage. Ce que je voulais présenter, c'est une démarche.

Vous pouvez prendre tout le recul et tout le temps dont vous avez besoin, si vous le souhaitez, pour revenir sur mes pas et développer une compréhension adéquate de la démarche à entreprendre : vous familiariser avec votre matériel, expérimenter (pour définir votre style, ou pour comprendre comment reproduire votre style avec un nouveau matériel), et bien établir comment les différents réglages s'influencent les uns les autres, comment se comportent les simulations de film, et lesquelles vous seront utiles. C'est après avoir complété ces étapes que vous aurez la confiance nécessaire pour modifier des recettes développées par d'autres, ou mieux encore, élaborer vos propres recettes. C'est ce qui distingue cette invitation d'un catalogue : ici, l'expérimentation est un passage, pas une finalité.

NS, ou ce que le socle ne prévoit pas

Un socle clos et suffisant peut tout de même rencontrer un besoin ponctuel et précis qu'il ne couvre pas. C'est exactement ce qui est arrivé avec NS, la série que j'ai commencée après les sept recettes CW.

NS, c'est l'espace pour l'expérimentation : la garantie que rien ne sera jamais complètement figé, sans pour autant diluer ma signature de photographe. C'est la possibilité de la faire évoluer en douceur et de façon cohérente, un peu comme Leica et Rolex le font avec leurs produits, à concilier l'héritage avec la modernité.

NS – Céladon est née de la couleur d'une tasse à café aperçue dans un café de Hambourg, une teinte que les sept recettes CW ne rendaient pas telle que je la voyais. Ce n'était pas une raison d'abandonner le socle ni de recommencer à accumuler des recettes au hasard. C'était plutôt le moment où comprendre ma caméra et le processus d'élaboration d'une recette est devenu utile, pour répondre à ce besoin particulier plutôt que d'en emprunter la solution ailleurs.

NS – Bleu de faïence est venue après, avec un objectif plus délibéré dès le départ : rapprocher une couleur du monde de la céramique de ce qu'une photo peut en faire. Le premier essai était trop bleuté, les tons de chair en souffraient, et il a fallu confronter la recette à mon propre catalogue de fichiers RAF, puis corriger et recommencer à l'aide de X Raw Studio, jusqu'à ce que l'équilibre tienne dans plusieurs conditions de lumière à la fois. C'est ce processus, plus que la recette elle-même, que je voulais illustrer ici : élaborer une recette n'est jamais un geste instantané, c'est une suite de corrections mesurées contre ce qu'on connaît déjà.

NS – Persimmon a suivi une logique différente encore : contrairement à Céladon et Bleu de faïence, nées d'une rencontre personnelle, cette couleur existait déjà dans l'histoire de la céramique — à Skarkos, sur l'île grecque d'Ios, puis dans les glaçures Kaki du Japon — avant même que je m'y intéresse. Élaborée par mesures RVB plutôt que par l'œil seul, sur des photos d'un voyage déjà vécu, relu après coup avec Velvia, elle confirme que le socle NS n'a pas besoin d'une anecdote fondatrice pour rester cohérent : parfois, le besoin ponctuel vient de la couleur elle-même, pas de la rencontre qui la révèle.

NS n'est donc pas simplement « la série en cours ». C'est la démonstration vivante qu'un socle fondamental, aussi suffisant et clos soit-il, n'a pas à tout prévoir pour rester cohérent : il suffit de savoir comment y répondre quand un besoin réel se présente.

Giuseppina dans un tramway de Berlin. (CW - Typ 113)

À vous de choisir votre socle

Certains d'entre vous voudront aller plus loin : comprendre leur caméra en profondeur, jusqu'à élaborer leurs propres recettes. D'autres préféreront rester avec des recettes déjà élaborées, les miennes ou celles d'autres photographes, et c'est tout aussi légitime, du moment qu'elles vous ressemblent.

Pour celles et ceux qui voudront pousser cette exploration plus loin, quatre billets techniques suivront celui-ci, un chaque semaine : chacun consacré à un pan cohérent des réglages du processeur X-Trans V, le cœur commun à toute la génération d'appareils qui inclut mon X100vi. Le premier dresse le portrait des vingt simulations de film. Le deuxième porte sur le Couleur Effet Chrome, le Couleur Chrome FX Bleue et l'Effet du grain. Le troisième couvre la balance des blancs, les hautes lumières et les ombres, ainsi que la plage dynamique. Le quatrième et dernier traite de la couleur, de la netteté, de la clarté et de la réduction de bruit. Une série pensée pour être lue un réglage à la fois, dans l'esprit de ce blog : comprendre avant d'élaborer.

C'est pour faciliter cette exploration que je lance, en même temps que ce billet, Le Cellier des recettes : une page qui réunit mes dix recettes — sept CW et trois NS — chacune avec sa photo de référence et un lien vers le billet qui explique pourquoi elle existe. Cela pourrait ressembler, au premier regard, à exactement ce que je viens de critiquer : une liste à consulter, un catalogue à parcourir. Mais ce n'est pas un catalogue à suivre à la lettre : c'est la trace d'une démarche, sept recettes achevées pour la série CW, une recette à la fois pour la série NS qui continue, si le besoin se fait sentir. Si vous les explorez, faites-le pour comprendre comment votre propre caméra répond à la lumière, pas pour adopter le rendu de quelqu'un d'autre.

Mais si vous ne deviez retenir qu'une chose de ce blog, que ce soit celle-ci : vous n'avez pas besoin de plus de recettes que n'en a un photographe qui charge sa pellicule avant de sortir. Vous avez besoin de connaître les vôtres.

- Louis-Martin Ouellet

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