Le genre sans nom
Kiel, Allemagne : CW – VS Mono Soft, pour cette Mercedes 220S croisée au hasard d'une rue.
Ai-je déjà envisagé une autre caméra? La question s'est posée, sérieusement, en février 2026, pendant que je planifiais un voyage, quelques mois avant de lancer ce site. Les moyens formats Fujifilm me tentaient. Le GFX100RF, d'abord : son ouverture f/4 et sa parenté trop évidente avec mon X100vi en ont vite fait le tour. Le GFX100S II ensuite, avec l'idée de m'imposer un seul objectif lumineux, comme pour prolonger la même discipline dans un plus grand format. Plus j'avançais dans cette réflexion, moins elle me convainquait. J'ai fini par conclure que ce que j'avais déjà entre les mains suffisait amplement.
J'aurais pu croire que ma décision de février relevait d'un simple réflexe de fidélité à ma caméra. Ce n'est que quelques mois plus tard, en tombant sur Full Frame Isn't the Goal Every Photographer Needs , un article de Fstoppers signé Alex Cooke, que j'ai compris qu'elle relevait de quelque chose de plus rigoureux. Sa thèse : le format n'est pas une échelle qu'on gravit vers le plein format ou au-delà, mais un ensemble d'arbitrages, à choisir selon ce qu'on photographie réellement. Il illustre son propos avec plusieurs genres bien nommés, chacun avec son arbitrage propre : la portée pour la faune sauvage, la profondeur de champ pour la macro, et le poids pour le voyage. Dans chaque cas, le format qui convient n'est jamais le plus capable dans l'absolu, mais celui qui sert le mieux le travail à faire.
Je relis la liste de Cooke, cherchant où je pourrais me situer. Faune? Non. Macro? Non plus. Voyage, peut-être, en partie, mais ça ne rend pas justice à ce que je fais réellement quand je photographie lentement. La vérité, c'est que ma pratique ne figure nulle part sur cette liste. Elle n'a même pas de nom qu'on pourrait chercher.
Alors je la nomme moi-même. Ce blog a déjà pris cette habitude — CW, NS, le yun — plutôt que d'emprunter un vocabulaire qui ne correspond jamais tout à fait. Voici donc ce que j'entends par photographie lente et contemplative :
“La photographie lente et contemplative, telle que je la pratique, repose sur une disposition à l'accueil — cette même ferveur pour ce qui se présente que Gide célébrait dans Les nourritures terrestres — mise au service d'un nombre limité d'outils, connus en profondeur. L'essentiel des choix se fait avant de déclencher, pour que le déclenchement lui-même ne soit plus qu'une rencontre avec ce qui s'est déjà présenté, sans chercher à l'améliorer après coup. Ce n'est pas une contrainte qu'on subit, mais un choix délibéré : la même discipline qu'un photographe argentique applique à ses pellicules, celle qui permet de voir profondément avec ce qu'on a déjà plutôt que d'accumuler ce qu'on pourrait avoir. La lenteur, ici, n'est pas un rythme de travail. C'est la disponibilité elle-même.”
Aarhus C, Danemark : NS – Céladon, devant cette Volvo Amazon et son drapeau danois.
Reste à voir ce que cette pratique exige concrètement, une fois nommée.
Le nombre de mégapixels, je l'ai déjà écrit ailleurs sur ce blog, importe assez peu dans ma pratique. Ce qui compte, c'est ce que la recette accomplit avant même le déclenchement : partir d'une interprétation technique presque parfaite pour la désaturer, l'adoucir et lui donner une texture — la dégrader, en somme — de façon à ce que l'image ait déjà une âme au moment où elle se forme. C'est tout le principe derrière la série CW, et c'est le même travail que j'ai refait récemment avec NS – Céladon, NS - Bleu de faïence ou NS – Persimmon : confronter la recette à mon catalogue de fichiers RAF, ajuster dans X Raw Studio, recommencer jusqu'à ce que l'équilibre tienne. C'est exactement ce que le capteur APS-C 40MP de mon X100vi, jumelé à son processeur X-Trans, me permet de faire.
Le GFX100S II m'aurait redonné, avec un objectif interchangeable, la même friction que les convertisseurs Freewell m'avaient déjà appris à fuir. Le GFX100RF, avec son ouverture fixe à f/4, m'aurait retiré une part du contrôle sur cette texture que je cherche justement à sculpter. Ni l'un ni l'autre ne servait ce que je fais réellement.
Et sur le strict plan technique, je n'ai d'ailleurs rien à envier à un plein format : Alex Cooke rappelle justement qu'un Fujifilm X-T5 de 40 mégapixels surpasse en résolution plusieurs caméras plein format populaires, dans un ensemble plus petit, moins cher et plus léger, avec un système d'objectifs natifs conçu spécifiquement pour ce format. Mais ce n'est, au fond, qu'un argument secondaire. L'essentiel se joue ailleurs.
Je referme cette réflexion là où elle a commencé : devant un GFX que je n'ai jamais acheté, avec un X100vi qui n'avait besoin de rien de plus.
Ce n'est pas le capteur qui manquait à ma pratique. C'était un nom.
NS – Persimmon, pour la voiture de Jamal.
Jamal, le fils de Najat, entretient sa voiture comme la prunelle de ses yeux, non pas pour l'exhiber, mais parce qu'elle est déjà exactement ce dont il a besoin. Je reconnais cette même disposition dans ma propre relation à mon X100vi.
La lenteur, je l'ai déjà écrit, n'est pas un rythme de travail. C'est la disponibilité elle-même, envers ce qu'on a déjà, avant de chercher ce qu'on pourrait avoir.
— Louis-Martin Ouellet
Les dix recettes de ce blog — les sept CW et les trois NS — habitent toutes le Cellier des recettes, un espace où elles attendent, simplement, d'être découvertes.