Le yun : ce que le monde offre avant le premier geste
Un concept de Chögyam Trungpa, et une façon d'entrer en photographie lente
À la campagne, près d’Avellino. (Recette de film : CW - CCD KAF - 18500)
Avant de soulever la caméra, il y a un moment. On entre dans une pièce, on s'installe à une terrasse, on descend dans une rue, et quelque chose dans l'environnement se présente. La lumière tombe d'une certaine façon sur une surface. Un objet ordinaire prend une présence qu'on ne lui avait pas remarquée. Une situation quotidienne révèle une densité qu'on ne savait pas qu'elle contenait.
Ce moment précède tout : la recette choisie, la mise au point, le cadrage. Il précède même l'intention de faire une photo. C'est un moment de reconnaissance, pas de décision.
Il existe, dans la tradition tibétaine que Chögyam Trungpa a transmise en Occident, un mot pour désigner ce que ce moment révèle.
Le mot
Yun. La définition la plus directe qu'on en trouve dans les archives de l'enseignement de Trungpa est celle-ci : la richesse naturelle ou inhérente qui existe dans le monde phénoménal. Elle peut désigner la puissance propre à un lieu particulier, ou la qualité de richesse d'un objet particulier.
Ce n'est pas une richesse matérielle. Ce n'est pas une beauté au sens ordinaire du terme. C'est quelque chose de plus précis : une qualité que le monde possède déjà, indépendamment de notre regard, et que certains moments, certains lieux et certains objets concentrent plus que d'autres.
L'idée peut sembler abstraite. Une anecdote la rend concrète.
La route du Colorado
Imaginez un long trajet en voiture à travers un paysage aride : des pins rabougris, de la sauge et de la terre sèche sous un soleil dur. Un paysage que n'importe quel regard ordinaire traverserait sans s'y arrêter.
Trungpa, lui, commence à désigner des zones par la fenêtre. Là-bas, un point de yun. Plus loin, un autre. Ses compagnons regardent dans la direction indiquée : ils ne voient rien de particulier, le même terrain indifférencié de toutes parts. Il désigne également ce qui n'en est pas un : un faux point de yun. La distinction lui est apparemment accessible d'un seul coup d'œil.
Ils s'arrêtent. Il décrit ce qu'ils trouveront en s'avançant vers un bouquet d'arbres : une clairière, et en son centre, le yun. Ses compagnons partent vérifier. La clairière est là, exactement comme décrite. En son centre, un cercle de terre gris-blanc, de la consistance de l'argile sèche. Ils reviennent avec leur récolte. Troisième classe, dit-il. Lors d'un second arrêt, une poudre jaunâtre grattée en surface : deuxième classe. La première, il ne l'a rencontrée qu'au Tibet et en Nouvelle-Écosse.
Ce qui importe dans cette scène n'est pas son caractère extraordinaire. C'est, au contraire, sa précision toute ordinaire. Trungpa perçoit quelque chose dans le paysage que ses compagnons ne perçoivent pas encore, non parce que ce quelque chose est caché ou mystérieux, mais parce que leur attention n'a pas appris à le reconnaître. Le yun était là pour tout le monde. Il n'était visible que pour celui dont le regard avait été formé à le chercher.
Ce que cela veut dire pour une pratique photographique
Dans un billet précédent, j'ai tenté de décrire la photographie comme une pratique de méditation, une façon d'entrer en relation avec le moment présent sans chercher à l'améliorer ou à le corriger. Ce que Trungpa appelle le yun en est la contrepartie visible : la richesse qui est déjà là, dans le monde, et qui attend d'être rencontrée.
Ce n'est pas une chose qu'on produit. Ce n'est pas une composition qu'on construit, une lumière qu'on invente ou un sujet qu'on choisit parce qu'il est photogénique. C'est quelque chose qu'on reconnaît, ou qu'on ne reconnaît pas encore.
La pratique photographique, dans ce sens, commence avant le déclenchement. Elle commence dans la question silencieuse qu'on pose à l'environnement : où est le yun ici ?
Mon fils participant à une conversation avec des personnes attablées (Photo SOOC provenant d’un Leica X Typ 113)
La photographie de table et la richesse de l'ordinaire
Je ne m'attendais pas à devenir un photographe de table. Ce n'était pas dans mes intentions. C'est ma focale fixe de 23 mm qui m'y a conduit : la distance courte, la proximité physique avec les sujets, et la nécessité de trouver dans l'immédiat de la situation quelque chose qui mérite l'image.
Ce que j'ai découvert, c'est que les tables sont des points de yun naturels. Ce n'est pas une métaphore : une table autour de laquelle des gens mangent et parlent concentre exactement ce que le mot désigne : une richesse particulière à ce lieu, à ce moment et à ces objets. La lumière sur un verre. Les restes d'un repas. Les mains de quelqu'un. Tout cela contient quelque chose qu'on ne peut pas planifier, mais qu'on peut apprendre à reconnaître.
La caméra, dans cette situation, n'invente rien. Elle reçoit ce qui est déjà là.
Chercher le yun avant de déclencher
Ce que je propose ici n'est pas une procédure. C'est une disposition.
Avant d'amorcer une session de photographie — qu'il s'agisse d'un repas, d'une promenade, d'un voyage ou d'une heure de lumière dans une pièce familière — il y a un geste simple et souvent négligé : regarder, avant de décider quoi faire.
Pas chercher le sujet. Pas évaluer la lumière de façon technique. Juste regarder, sans intention, et se demander : qu'est-ce qui a de la richesse ici ?
C'est une question qui change la nature de l'attention. Au lieu d'arriver avec un programme — je vais photographier ça, dans cette direction, avec cette recette — on arrive ouvert à ce que l'environnement a à offrir. Et l'environnement, presque toujours, offre quelque chose.
La notion de yun m'aide à formuler ce que j'avais déjà ressenti confusément : la richesse est là avant que je la cherche. Mon travail n'est pas de la créer, c'est d'apprendre à la percevoir.
Les recettes comme instruments de réception
Dans la série Sept recettes pour une lumière lente, j'ai tenté de décrire comment chaque simulation de film crée une sensibilité particulière à la lumière. Une recette construite autour d'Eterna Cinema reçoit le monde différemment d'une recette construite autour d'ACROS. Ce ne sont pas les mêmes yeux.
Je me rends compte maintenant que la question « quelle recette pour cette situation ? » est, elle aussi, une façon de chercher le yun. Pas de façon abstraite, mais concrètement : quelle est la nature de la lumière qui est là ? Quelle tonalité, quelle densité, quelle qualité de richesse est présente ? Et quelle simulation lui correspond naturellement ?
La réponse ne vient pas d'un calcul. Elle vient de la même qualité d'attention que Trungpa décrivait en pointant une clairière dans un paysage aride du Colorado.
Ma fille consultant son téléphone (Photo prise avec un Canon P sur pellicule Flic Street Savvy 400)
Un mot sur la préparation
La lenteur n'est pas seulement dans le geste photographique. Elle est aussi dans ce qui précède le geste.
Prendre le temps de chercher le yun avant une session, c'est choisir d'entrer dans la pratique par la perception plutôt que par l'exécution. Ce n'est pas une étape supplémentaire dans un processus déjà chargé. C'est, en réalité, la première étape, celle qui conditionne toutes les autres.
Un appareil bien réglé, une recette choisie avec soin, une bonne maîtrise technique : tout cela ne sert à rien si on n'est pas d'abord là, attentif à ce que le monde propose.
Le yun est une invitation à arriver avant de commencer.
- Louis-Martin Ouellet
Chögyam Trungpa Rinpoché (1939–1987) était un maître de méditation tibétain, poète et artiste. Il a introduit les enseignements bouddhistes tibétains en Occident à partir des années 1970, et a développé ce qu'on appelle les enseignements de l'Art Dharma, une exploration de la façon dont les disciplines artistiques ordinaires peuvent devenir des pratiques contemplatives. La notion de yun fait partie de ses enseignements Shambhala, plus précisément de son commentaire sur La Lettre de la Clé d'Or.