Une caméra. Une focale.
Une colombine rose et crème avec des lupins en arrière-plan ( Recette de film CW - Simple Standard)
Je ne me pose plus la question de la caméra. Le X100vi est la seule que j'emporte, et sa focale fixe de 23mm est la seule que j'ai. En ce sens, une partie du dilemme que vivent de nombreux photographes m'est étrangère, mais le dilemme ne disparaît pas pour autant. Il se déplace et devient plus subtil.
Même avec une seule caméra et une seule focale, les questions demeurent. Est-ce que j'emporte mes convertisseurs? Est-ce que je pars uniquement avec mes recettes habituelles, ou est-ce que j'ouvre un espace pour expérimenter? Et plus profondément : est-ce que je fais confiance à ce que je suis déjà comme photographe?
La valise ouverte
Pour le photographe qui dispose de plusieurs objectifs, ce moment peut être déchirant. Ce qui se joue devant la valise ouverte n'est pas une simple question d'optimisation. C'est une décision qui conditionne le type de photos qu'on réalisera, la quantité d'images qu'on produira et les opportunités qu'on manquera inévitablement.
On ne photographie pas de la même façon selon qu'on part léger ou chargé, et les images qu'on ne prend pas définissent un style autant que celles qu'on prend.
La focale et l'identité du photographe
Il n'y a pas de mauvaise réponse à la question de la focale. Il y a seulement des réponses qui correspondent plus ou moins à qui l'on est.
Le grand angle inscrit le photographe dans la scène. Il embrasse, il inclut. C'est la focale de l'immersion, de celui qui veut être dans le monde qu'il photographie plutôt que de l'observer depuis une distance choisie. La focale normale voit à peu près comme l'œil humain, sans dramatiser. Elle est la focale de la conversation, du quotidien observé dans sa vérité tranquille. Le téléobjectif comprime les plans, isole et permet une observation discrète depuis un pas de recul.
Chacune de ces focales dit quelque chose sur l'identité du photographe, sur sa façon d'habiter l'espace et le temps d'une sortie photographique.
La focale qui m'a trouvé
Je n'ai pas choisi le 35mm. C'est le 35mm qui m'a trouvé, et cette distinction m'importe. Elle dit quelque chose d'essentiel sur la façon dont un photographe développe sa vision, non pas par décision rationnelle, mais par reconnaissance progressive de ce qui lui appartient naturellement.
Pendant un certain temps, j'ai voulu élargir mes possibilités. J'ai acquis deux convertisseurs Freewell conçus pour le X100vi, l'un offrant une équivalence d'environ 24mm, l'autre d'environ 50mm. Sur le papier, c'était la solution idéale, mais en pratique, dévisser la bague, visser le convertisseur et reconfigurer mentalement son cadre suffisait à briser le flux. La disponibilité intérieure que demande la photographie lente s'évaporait dans la manipulation, et pendant ce temps, l'instant passait. J'ai ainsi manqué des photos à cause de ces convertisseurs, et cette réalité a fini par s'imposer avec clarté.
La contrainte de la focale fixe, que je ressentais parfois comme une limite, s'est révélée être autre chose : une libération. Sans zoom, c'est le photographe lui-même qui devient l'instrument de cadrage. On bouge, on s'approche et on recule. Le corps participe à la vision.
Les convertisseurs Freewell qui sont demeurés à la maison (Recette de film CW - Mono Simple)
Un photographe 43mm qui respire en 35mm
Cette expérience m'a aussi révélé quelque chose de plus intime sur ma façon de travailler. La plupart de mes photos sont recadrées après la prise de vue, souvent en format 4:5, ce qui donne une équivalence visuelle proche du 43mm, au point que j'ai préprogrammé ce ratio directement dans mes recettes. Le 35mm me donne la marge, et le recadrage me donne l'image. Je compose deux fois : une première fois dans le viseur et une deuxième fois en chambre noire numérique, non pas comme correction, mais comme deuxième lecture de la scène. Je suis peut-être, au fond, un photographe 43mm qui a besoin du 35mm pour respirer.
Cette logique de marge de manœuvre éclaire d'ailleurs un choix hypothétique qui m'a longtemps occupé l'esprit. Si je devais un jour acquérir un Leica Q3, je choisirais sans hésiter la version 28mm plutôt que la version 43mm, et pour la même raison fondamentale : le 28mm me donnerait cet espace nécessaire pour travailler vers le 43mm, exactement comme le 35mm me permet aujourd'hui de respirer avant de recadrer. Mais il y a aussi une raison optique. Le rendu que je recherche dans ma photographie, celui que j'ai patiemment élaboré à travers mes simulations de film, me semble davantage accessible avec le Summilux 1.7 du 28mm qu'avec le Summicron f/2 du 43mm. Je ne veux pas un verre qui donne tout avec une précision clinique. Je veux un verre qui donne quelque chose, qui respire, qui laisse une part d'âme dans l'image.
Partir avec ce qu'on est
Mon voyage dans le sud de l'Italie — dont j'ai parlé dans un précédent billet — a été la confirmation silencieuse de ce que j'avais déjà commencé à comprendre. Le 35mm suffisait à la rue, à la lumière, aux façades et aux ombres. Il suffisait à ce que je voulais dire.
Pour mon voyage que je fais actuellement dans le nord de l’Europe, les convertisseurs sont restés à Montréal. Ce n'est pas de la légèreté, c'est un acte de confiance dans le regard que j'ai développé au fil du temps. Partir avec une seule caméra et une seule focale ne signifie pas partir fermé.
Dans l'emplacement Nothing Selected — dont j'ai parlé dans un autre billet — j'ai chargé Copenhagen Negative, une recette élaborée par Ritchie Roesch à l'occasion d'un voyage au Danemark. Je l'ai testée à Montréal par temps mi-couvert : les fleurs étaient magnifiques, la végétation profonde et légèrement désaturée, mais le ciel était brûlé en milieu de journée. Cette recette appartient visiblement aux heures douces, au matin tôt et à la lumière rasante du soir nordique qui, à ces latitudes, dure longtemps et devient presque horizontale. C'est dans cette lumière que je veux la tester, dans la lumière qui l'a inspirée.
Tulipes de mon jardin, bercées par le vent durant un après-midi partiellement couvert. (Recette de film Copenhagen Negative)
On part avec ce qu'on est, et parfois on laisse une fenêtre ouverte sur ce qu'on ne connaît pas encore.
Ce dilemme — combien emporter, jusqu'où s'imposer des contraintes, jusqu'à quel point faire confiance à son propre regard — traverse la pratique de chaque photographe. Vous l'avez peut-être rencontré autrement.
— Louis-Martin